Article de Josée Blanchette paru dans le journal Le Devoir, le vendredi 11 février 2000, dans la page Plaisirs, page B1.

Le fétichisme influence la mode depuis une trentaine d’années. Derrière ces corsets lacés, juchés sur des bottes accroche-coeur, ligotés dans le cuir, le latex et leurs fantasmes souples comme du vinyle, des adeptes s’affichent pour le plus grand bonheur des voyeurs.

« Les gens ’’normaux’’ sont facile à reconnaître — ’C’est nous’’ —, à condition d’ignorer toutes ces petites activités perverses polymorphes que nous appelons ’’préliminaires’’. » - Fétiche, Valerie Steele

dames de cuir, dames de latexIls ont tous l’air d’être sortis de la même boutique, découpés dans le même rouleau de vinyle, cousus main dans une immense peau de vache tannée par des esclaves et luisante comme le miroir du temps, enfantés en vrac par un metteur en scène passablement pervers, sans beaucoup d’imagination mais les fantasmes aussi nus qu’une page vierge dans un journal intime.

Le corps déployé, ils sont prêts à toutes les éventualités, même celle d’être laissés en plan, grosse bite comme devant. Mais ça n’arrive jamais, foi de limousine blanche (un huit places spacieux avec tapis shaggy) qui attend sagement à la porte la fin de ces préliminaires en boîte.

Corsets victoriens, laisses, chaînes, bottes hautes, jambières de cuir (chaps), g-string à fermeture éclair (il est beau ton zipper!), minijupe moulante et seins nus au silicone, chaque premier samedi du mois, la fièvre s’empare du Club Cream du boulevard Saint-Laurent (à Montréal). La discothèque ouvre ses portes aux voyeurs et aux exhibitionnistes de tout poil qui viennent y pavaner leurs fétiches préférés et s’exciter le duvet du cuir ou du latex.

Des univers dissonants

La clientèle, très fortysomething, salon de bronzage et banlieue swingante, regroupe en une rare harmonie des univers sexuels complètement dissonants : l’homosexuel de sauna et de gym, tout muscles et sueur, la gouine de cuir, le travesti à perruques et talons gauts corseté comme une soprano, l’hétéro poilu assorti de sa guenon très épilée, le Rock Machine impassible traînant ses deux femmes enchaînées l’une à l’autre : la gentille habillée en noir et la méchante déshabillée en blanc. Pour la libération de la femme, on repassera dans quelques siècles.

Un cagoulard se fraie un chemin vers la piste de danse, un noir costaud vêtu en bourreau du Moyen-Âge s’assoit près de moi au bar, torse nu et regard fixe.

la cigarette négligenteQu’est-ce qu’on se dit ?

«Vous permettez que je touche à votre guillotine?»; «J’aimerais que vous me fassiez perdre la tête»; «Votre bronzage, c’est électrique ou génétique?»

Je n’ai jamais été très portée sur le small talk, surtout lorsqu’il faut hurler pour enterrer la musique. Je me taie d’oreiller, je me muette comme une carpe, j’attend et je voyeurisme.

J’ai enfilé ma combinaison catwoman en vinyle qui me fait ressembler à un préservatif géant, mon manteau de velours rouge à col de fourrure noire Cruella et ma perruque de jais passe-partout. J’aurais revêtu un habit de motoneige ou un wet suit de plongée sous-marine que l’effet aurait été le même.

Ici, on exhibe ses plus beaux sous-vêtements en guise de parure et tout ce qu’on cache semble des plus suspects.

La mode «Club» est poussée à l’extrême et chacun pavane ce qu’il a de mieux à offrir. Le sexe «vanille» (à la papa-maman) est un parfum inconnu au Club Cream. Musc, phéromones, cyprine et Eau d’Yssey chargent l’atmosphère à la fois tribale et conviviale.

Je m’attendais à trouver beaucoup plus d’esclaves et de dominatrices mais l’endroit est avant tout fétichiste et poseur du samedi.

La mise en scène S&M est bien mièvre et peu convaincante.

Tous les fétichistes ne sont pas des sadomasochistes, certains trimballent leur biberon, d’autres leur moignon (plusieurs infirmités ont la cote, et si on trouve des sites Web de fétichistes amateurs de fumeuses de cigarettes, on en trouve aussi qui vénèrent les anorexiques). Selon l’Association américaine de psychiatrie, le fétichisme se définit comme «un ensemble de fantasmes récurrents, sexuellement excitants, de pulsions sexuelles ou de comportements impliquant l’utilisation d’objets inanimés (comme des sous-vêtements féminins)».

«Les connotations de déviance sont vendeuses, explique Valerie Steele dans son excellent essai Fétiche - Mode, sexe et pouvoir (Abbeville). C’est aussi l’une des raisons principales de la reprise des thèmes fétichistes dans la mode.»

De Jean-Paul Gaultier à Vivienne Westwood ou Karl Lagerfeld, de Betty Page aux Sex Pistols ou Madonna, cette mode théâtralisée épouse les formes du corps et sexualise le moindre mouvement conscient ou non, provoqué ou suggéré, flirtant tantôt avec le chic terroriste, tantôt avec un sex-appeal mutin. «Le corset a été l’un des premiers vêtements fétiches et reste l’un des plus importants», prétend Valerie Steele. À Montréal, la London Life League défend et encourage le port du corset pour les hommes et les femmes.

«L’homme moderne devrait être fier d’appartenir à une dynastie qui remonte aux Minoens et se perpétue jusqu’à l’officier et au dandy britannique», peut-on lire dans l’un de ses bulletins. «On rencontre maintenant, dans les boîtes, des jeunes, surtout homosexuels, qui portent des corsets ouvertement, comme vêtements», ajoute l’auteur de Fétiche.

Le talon haut : bon second

Les souliers, bien sûr, ne sont pas en reste et le fétichisme du pied remonte au bandage des pieds chez les Chinois, qui appréciaient la démarche vacillante d’une femme et estimaient que les bandelettes aidaient à muscler le vagin.

talon haut sur bois francLe talon haut arrive bon second au palmarès de la culture fétichiste.

«L’angoisse de la performance est une peur masculine et c’est peut-être pour cette raison, parmi d’autres, que le fétichisme est presque toujours une perversion masculine», soutient Valerie Steele pour qui le fétichisme exprime l’angoisse de l’acte sexuel et permet de transcender la terrifiante réalité de «la viande».

Restent les sous-vêtements, qu’on porte généralement dessus et qui font l’objet d’un trafic très spécial au Japon depuis quelques années. Des hommes d’affaires japonais auraient installé (dans les toilettes de bars?) quatre-vingt-dix distributrices à petites culottes «garanties déjà portées par des écolières japonaises». Vous n’êtes pas obligés de me croire, mais la police nipponne envisageait d’inculper l’entreprise pour «commerce non déclaré d’antiquités».

Appris : que les policiers assistaient à la sortie des habitués du Club Cream à la fermeture du bar chaque premier samedi du mois. Le fantasme de l’uniforme, ça vous dit quelque chose? C’est bien le seul endroit en ville où l’on est content de voir des flics. Ces soirées fétiches organisées par la boutique Il Boléro (6842, rue Saint-Hubert, 514.270.6065) servent avant tout à écouler la marchandise en magasin.

Aperçu : deux de mes ex au Club Cream (5777, boulevard Saint-Laurent), dont un qui ne m’a pas reconnue. J’imagine que je ne suis plus son «genre» en noire.

Trouvé : l’adresse de la London Life League (boîte postale 119, Place Bonaventure, Montréal H5A 1H1). Pour recevoir son bulletin d’information, il faut envoyer 15 $ (quatre numéros). Vous saurez tout, tout, tout, sur le corset et ses adeptes.

Lu : La Débauche, une bédé policière signée Daniel Pennac et Jacques Tardi. Les dessins sont superbes et les répliques délicieuses, vachement modernes. Et on y plante les flics. Un beau cadeau de Saint-Valentin, et moins cul-cul que le chocolat. 24,95 $ chez Gallimard.

Peinture au chocolat sur le corpsÉcouté : le Tom Jones Show en lisant la Débauche ( pas du tout incompatible, vous essaierez). Le chanteur de 103 ans pratique la méthode Nadeau sur scène en chantant She’s A Woman. Et il porte à gauche, contrairement à l’Autriche, c’est visible comme une croix en or dans le shaggy. Chacun ses fétiches (ou son commerce d’antiquités), le mien est au canal Bravo, le mardi à 20h30.

Assisté : au show Le Blues du toaster au Lion d’Or (jusqu’au 13 février). Linda Sorgini, France Castel et Monique Richard donnent un show généreux, tout en voix et en mimiques. Rien à voir avec le fétichisme, mais je leur baiserais les pieds tellement elles donnent envie d’être femme et de se tenir «deboutte». Billeterie : 514.845.7277.

Reçu : de la peinture liquide chocolatée pour le corps avec un pinceau, très in chez les fétichistes du chocolat ou les artistes ratés. Je vous refile ma recette de mousse au chocolat ou ça ira comme ça?