Sur quelques idées reçues à propos de la sexualité est la préface du docteur Pierre Marie de la version française du Dictionnaire des fantasmes, perversions et autres pratiques de l’amour de Brenda B. Love, Laurence Étienne, Pierre Marie et Franck Spengler, paru initialement en 1997 (Encyclopedia of Unusual Sex Practices). Pierre Marie est philosophe et psychanalyste.
Je n’ai jamais parcouru ledit Dictionnaire (un dictionnaire reste un dictionnaire), mais la préface est intéressante.. dans la mesure où l’auteur situe son projet et son propos.. de façon assez intelligible.
Le texte est long? Bah, cassé en trois quatre morceaux, il devrait être plus digestible.. :- )
- Partie I
- Partie II
- Partie III
- Partie IV
“Préfacer un “dictionnaire des fantasmes, perversions et autres pratiques de l’amour” impose d’en situer le projet : il s’est agi, pour les auteurs, d’établir un tableau aussi exhaustif que possible des conduites sexuelles sans s’arrêter à une classification qui renverrait à un présupposé normatif.
Cette intention est louable et à plus d’un titre : si les auteurs avaient cédé à des préjugés moraux, ils se seraient écartés de la rigueur dont ils se réclament et auraient dressé un portrait faussé de la réalité.
Car il n’y a pas de règle en cette matière, tout simplement parce qu’il n’y a pas de nature humaine : ni essence commune susceptible de définir chacun comme l’un de ses exemplaires ou l’une de ses copies, ni conscience transparente à elle-même : le désir corrode irréductiblement le rêve d’une sexualité éducable, maîtrisable, adaptable à une finalité qui lui serait extérieure : la procréation n’est pas l’horizon obligé de la libido, mais seulement une de ses conséquences contingentes.
En d’autres termes, la sexualité est le symptôme du clivage qui constitue chacun; et aucune thérapeutique ne pourra jamais la soumettre aux modèles véhiculés par les discours religieux et politiques (mais y a-t-il une différence à faire ici ?) d’une société quelle qu’elle soit : la sexualité en transgresse toujours les principes et, en cela, elle est fondamentalement perverse (pervertere : bouleverser, mettre sens dessus dessous).
Ni fonction biologique (Aristote), ni énergie propice à servir par sa sublimation les intérêts de l’art et de la civilisation (Platon), la sexualité est la marque indomptable de la singularité qui caractérise chacun à travers les pulsions partielles qui la manifestent.
Car le paradoxe de la sexualité est sa dimension protéiforme : elle ne s’égale nullement à une seule pulsion qui en tant que telle serait objectivable, fruit d’on ne sait quelle maturation ayant laissé en chemin les scories d’une sexualité traitée d’infantile et, à ce titre, vouées à disparaître : le bébé pervers polymorphe se retrouve à peine masqué chez l’adulte.
Pour le dire autrement, les pulsions partielles n’ont aucune inclination à s’effacer au profit de l’une d’entre elles, la génitale, comme elles n’ont aucune propension à taire leur satisfaction au bénéfice de l’accouplement hétérosexuel : cet idéal leur est absolument étranger.
Tout au plus peut-on approcher les diverses pulsions partielles (orale, anale, tactile, olfactive, gustative, auditive, scopique – le regard –, vocale, génitale) à partir des zones érogènes qui les voient apparaître.
Et si on peut noter une poussée constante et un but commun à toutes les pulsions partielles : la satisfaction, on doit bien reconnaître la variabilité de leurs objets. Quoi de semblable entre le sein maternel, le biberon, la peluche et les autres substituts qui viendront occuper cette fonction? Même le partenaire génital ne prend cette place qu’au titre de support de marques évanescentes suscitant le désir : chatoiement d’une chevelure, d’un regard, galbe d’une hanche, d’une nuque, inflexion d’une voix, dessin d’une bouche, grain et odeur d’une peau…
D’où la limite que la satisfaction des pulsions partielles impose à la plénitude que serait la jouissance : le plaisir est l’obstacle le plus tenace à la félicité qui ne subsiste que comme fiction et horizon inaccessible – nous ne pouvons connaître que le bien-être et non le Bien… cette carotte que font miroiter toutes les religions comme toutes les morales en prix du renoncement de leurs adeptes aux plaisirs possibles… Reste que de leur sacrifice, ils obtiendront au moins le contentement d’avoir suivi les principes auxquels ils s’étaient assujettis…
Même la passion du pouvoir (si mal nommée libido dominandi) n’est pas un dérivé de la sexualité ; elle est seulement une revendication narcissique : aucun plaisir n’en est tiré, mais un simple contentement peut y être trouvé.”
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- Partie II
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