Sur quelques idées reçues à propos de la sexualité est la préface du docteur Pierre Marie de la version française du Dictionnaire des fantasmes, perversions et autres pratiques de l’amour de Brenda B. Love, Laurence Étienne, Pierre Marie et Franck Spengler, paru initialement en 1997 (Encyclopedia of Unusual Sex Practices). Pierre Marie est philosophe et psychanalyste.
“Mais revenons au fantasme.
On sait que sa prescription ne se limite ni à la prohibition ni à la permission et que d’autres injonctions s’y mêlent : que le partenaire ne soit pas libre (femme ou homme marié), qu’il soit loin d’être chaste (femme ou homme lascif), qu’il ait “besoin d’être sauvé” ou, au contraire, qu’il puisse être rabaissé, etc…
Quoi qu’il en soit, c’est la prescription qui induit le comportement : ainsi de ceux qui s’arrêtent au seul plan de la séduction, de ceux qui ne peuvent s’autoriser la moindre satisfaction (impuissance/frigidité), de ceux qui se plient sans réserve aux exigences de leur(s) partenaire(s)…
Quant aux objets susceptibles de susciter la libido, deux d’entre eux ont une fonction prégnante : le sein et le pénis. Si on peut convenir que le premier (par ailleurs attribut maternel par excellence) soit un substitut du second par déplacement de bas en haut – puisque ce dernier, par l’oscillation de sa détumescence et de son érection, serait le symbole même de l’expérience pulsionnelle et de sa satisfaction –, l’un et l’autre ont un rôle fondamental pour ceux qui les élisent comme l’index ultime de leur désir.
C’est cette élection qui motive leur vie sexuelle.
Quant au comment de cette élection où se partagent, selon le sexe biologique de chacun, homosexuel et hétérosexuels, il serait fastidieux de s’y plonger : aucune autre réponse que le constat de sa réalité n’est ici recevable.
Qu’un homme (sur le plan biologique) élise le pénis et le voilà homosexuel; qu’il élise le sein et le voilà hétérosexuel. Qu’une femme (sur le plan biologique) élise le pénis et la voilà hétérosexuelle ; qu’elle élise le sein et la voilà homosexuelle.
Mais ce n’est pas parce qu’une mère aurait été trop prévenante avec son fils qu’elle lui aurait façonné un “destin” homosexuel. Combien d’hétérosexuels peuvent se prévaloir d’une telle attention de leur mère !
Et ce n’est pas parce qu’un père aurait attiré à lui les souhaits d’identification de sa fille qu’il l’aurait modelée en garçon “manqué” ne pouvant trouver d’agrément que dans la compagnie des femmes.
Cette psychologie naïve, en voulant expliquer une orientation subjective par le comportement supposé des parents, fait l’impasse sur les modalités d’élection des objets cause du désir dont la genèse se perd dans les méandres d’une mémoire toujours réorganisée après-coup par le fantasme : aucune archéologie autre qu’imaginaire n’en est concevable.
De plus, ne nous méprenons pas : ce partage des conduites selon le choix de l’objet ultime du désir n’est clairement délimité – sur le plan du fantasme – chez personne : nous avons tous, peu ou prou, des inclinations homo et hétérosexuelles, même si l’une des deux est prédominante.
Nous ne pouvons que nous limiter à distinguer le contenu prescriptif du fantasme (enjoignant, par exemple, d’être actif ou passif ) de la constitution des objets cause du désir (sein/pénis) : l’un relève des fragments du discours familial, des enseignants, des voisins, des camarades et tisse l’identité de chacun, l’autre est le produit de l’expérience où se sélectionne ce qui convient à chacun.
Si sur le discours, une certaine prise est possible – on peut en repérer les thèmes, voire en suspendre les injonctions déplaisantes éventuelles (c’est la visée d’une psychanalyse) –, il n’en est pas de même pour l’élection des objets et une telle intention serait dans sa nature scabreuse : pourquoi se détourner de ce qui plaît ?
Il serait tout aussi insensé de demander à un homosexuel de s’adonner à l’hétérosexualité (ou l’inverse) que d’inviter un amateur exclusif de chablis à boire du sancerre.
Quant à l’universalité des penchants, on la retrouve pour toutes nos appétences, a minima ou plus prévalentes : l’attouchement, l’exhibitionnisme, la scopophilie – le plaisir de regarder – dont le caractère commun n’est plus à démontrer avec le succès des films X, etc. On aime toucher, voir, être vu, subir quelque violence ou l’administrer, avilir ou être ravalé, etc.
C’est aussi ainsi qu’il nous faut comprendre la dichotomie entre les femmes vaginales et les femmes clitoridiennes : les premières se suffisent de la pénétration et s’y abandonnent quand les secondes veulent conserver quelque maîtrise de leur plaisir et en refusent la gestion au seul pénis. Et on trouve la même différence chez les hommes entre ceux qui s’accommodent de la seule intromission et ceux qui l’associent à leur masturbation.
Ce serait donc être gonflé de fatuité que d’envisager le réel autrement qu’il n’est : ayons l’humilité de l’accepter. De tout temps, la sexualité a été ainsi et il en sera de même pour tous les temps à venir. Que nous le voulions ou non, chacun va là où l’appelle son bien-être !… car “si tu diffères de jouir, comme le soulignait déjà Épicure, tu ajournes la joie”…
Nonobstant, nous restons là dans le cadre d’une sexualité affriolante où chacun dans la quête de son plaisir envisage son partenaire pour une subjectivité à part entière, c’est-à-dire lui témoigne le plus grand respect de sa singularité, respect qui se manifeste par l’attention à son plaisir comme aux modalités de son accès. Dans la vie ordinaire, nous sommes soucieux du plaisir de l’autre et enclin à le lui assurer. Même dans les pratiques sadomasochistes, nous n’allons pas au-delà du cadre du contrat établi où nous avons pris soin de définir un signal d’arrêt afin d’éviter un excès inacceptable.
Le terme de perversion – s’il doit être conservé – ne peut plus aujourd’hui désigner une conduite sexuelle qui, par son choix d’objet ou par la modalité de son exécution, serait opposée au modèle véhiculé par la morale ou la biologie.
Bien plutôt, ce terme peut convenir pour caractériser un comportement qui excède la sphère sexuelle proprement dite et qui consiste pour celui qui en est l’acteur à “mettre à mal” ceux qui en sont les partenaires, les victimes plus précisément : il en veut à leur peau en quelque sorte.
Quand on lit certains rapports médico-légaux, on est frappé par le caractère obligé du scénario mis en scène – qu’il soit directement sexuel ou non – et dont la réalisation ne souffre d’aucune modification au cours de son déroulement.
On est ici à mille lieux de la fantaisie présidant à la sexualité ordinaire où chacun est sensible aux attentes de ses partenaires, c’est-à-dire, je le rappelle, n’est pas sans manifester un certain respect à l’égard de leur subjectivité, y compris dans les pratiques communes sadomasochistes.
La perversion, au contraire, définit une attitude niant l’autre au nom des principes dont le sujet se fait l’agent.
À ce titre, les ouvrages de Sade sont exemplaires. On y assiste à la répétition inlassable de la même scène où il s’agit de faire violence à des victimes qui ne sont pas consentantes. Le héros sadien exécute une loi à laquelle il assujettit ses partenaires sans tenir compte de leurs desiderata : il y a le sujet qui prescrit la loi (ainsi de Madame de Sainte-Ange dans La Philosophie dans le boudoir), celui qui la réalise (Dolmancé) et celui qui la subit (Eugénie).
En somme, la perversion est la mise en acte d’un devoir : Dolmancé se doit d’accomplir la loi qui s’impose à lui.”


