“Si la grosse se donne, la belle se vend.”

Dans Éloge de la graisse d’Olivier Bardolle.

Lorsque j’ai débuté en BDSM, j’imaginais que les soumises étaient toutes de belles femmes minces.

D’ailleurs les sites pornos regorgent de ces beautés à couper le souffle. Comment ne pas être complexée devant de si beaux corps ? Comment ne pas envier le désir qu’elles provoquent ?

Puis je fis connaissance avec des soumises en réel. Ce fut la surprise totale.

Éloge de la graisse d'Olivier BardolleJe ne sais pas si cela est un hasard, mais je constate que sur les canaux de discussions, une très grande majorité de ces femmes sont en surplus de poids. Elles se décrivent comme étant bien en chair, plantureuses, enveloppées, grassettes, et tous les autres synonymes servant à éviter de prononcer le mot obésité.

La plupart ne diront pas leur poids ou passeront sous silence ce léger détail. Du moins elles tairont ce détail jusqu’à ce que des liens se tissent et peut-être ainsi donner une chance que la relation se développe au fil du temps.

Pour d’autres qui font partie des chanceuses, c’est-à-dire celles qui ont un corps selon les critères de beauté actuels, elles seront quand même complexées, comme si 100 % des femmes n’aimaient pas leur corps. On peut constater cela par leurs discours et leurs écrits dans différents blogues.

Aujourd’hui, on offre de soigner la femme au corps plantureux, celle-là même qui faisait tourner les têtes voilà moins d’un siècle. Combien sommes-nous à avoir dit en soupirant, suant et soufflant sur nos appareils de mises en forme : « Je suis née un siècle trop tard » ?

Dans les salles de discussions, on entend un nouveau discours de ce Maître “Soigneur”, spécialiste des troubles du comportement alimentaire. Il ordonne et exige à la soumise de perdre du poids dans un bref délai.

Nouvelle lubie : Si tu es vraiment soumise, tu perdras du poids pour Lui. Et même que tu seras heureuse de le faire pour lui, à la limite tu trouveras cela facile. C’est la première condition et parfois c’est “la” condition pour lui appartenir, porter son collier.

En attendant elle demeurera « soumise en probation ».

Ainsi, elle pourra donner la preuve de sa bonne volonté à développer sa soumission, comme si cette femme n’avait JAMAIS essayé de perdre du poids avant de rencontrer ce Maître Soigneur qui ignore tout de la restriction cognitive, des troubles du comportement alimentaire et de la souffrance que cause les diètes alimentaires.

Malgré que l’on prône allègrement que le Maître sait mieux que sa soumise ce qui est bon pour elle, il ne cherchera nullement à comprendre ce problème, car tout le monde le sait, maigrir ce n’est qu’une question de volonté (comme obéir) et le Maître “Soigneur” a de la volonté à revendre.

Comment peut-on avoir de l’estime pour soi-même, s’aimer un tant soi peu, alors que l’on se sent laide et sans grâce, perpétuellement soupçonnée du péché de gourmandise, de passivité, de manque de volonté ?

Perdre du poids ne suffit pas pour qu’on s’aime et qu’on s’estime davantage.

C’est à ce niveau que les dominants devraient travailler pour faire cheminer leur soumise, mais cela peu le comprennent malheureusement.

Fixer un objectif plus ambitieux que celui de seulement perdre du poids, viser à devenir mince aussi à l’intérieur de soi modifient radicalement les perspectives, l’occasion d’évoluer dans un sens favorable.

Volonté, détermination, discipline, dites-vous Messieurs les Dominants? Et si tel n’était pas le problème?

Tant qu’à la soumise, elle affirmera qu’elle n’a aucune volonté, mais avec l’aide de son Maître elle y arrivera. Plus rien ne sera comme avant. Elle aura donné la preuve qu’elle est capable d’accomplir quelque chose de grand, d’admirable. Elle ne sera plus l’esclave de son corps. Elle culpabilisait et se dévalorisait bien avant, maintenant elle saura définitivement que si la relation ne fonctionne pas, c’est à cause de son poids et de son manque de volonté.

Certains admirateurs de grosses (les FA pour les initiés) sont sous le charme de corps féminins ronds, épanouis, bien en chair. Merci à vous, vous donnez l’occasion à des jeunes femmes aux rondeurs exacerbées de prendre leur revanche.

la soumise mince et la soumise rondePar contre, je ne ressens que mépris pour les dominants qui clament haut et fort qu’ils préfèrent jouer avec une grosse soumise. Car ils ont trop peur de blesser une soumise mince, comme si la grosse pouvait tout endurer et qu’il était impossible de la blesser.

Discours méchants qui blessent bien davantage.

Photo : www.saudek.com via cercle O - l’album.

Devons-nous comprendre que les caresses, l’affection, la tendresse et le respect sont réservées à la soumise mince, et la fessée et le fouet et toutes ces douleurs très dures et humiliantes pour la grosse soumise ?

Et si c’était vous et votre façon d’être à l’écoute de votre partenaire qui était en faute, et non la grosseur de votre compagne de jeux?

Olivier Bardolle dans son livre sur “L’éloge de la graisse”, décrit très bien le combat de ces femmes à la beauté hors normes et à la dictature de la beauté associée à la maigreur.

“Si la grosse se donne, la belle se vend. Ça change tout.

Tel est bien le plus bel éloge que l’on puisse faire à la graisse : la gratuité. La belle qui se fait belle, qui se sait belle, est toujours putain dans l’âme. Il s’agit de « tirer parti » de cette beauté fugace qui a coûté tant de temps, tant d’efforts, tant d’argent, cette beauté incertaine, toujours précaire, difficile à maintenir dans son éclat (question de fraîcheur, d’ailleurs on parle bien de « chair fraîche »…).

Comment séduire et être choisie, parmi tant de participantes, par Greg le Millionnaire, Gatsby le Magnifique, Rhett l’Aventurier, ou par le prince de Monaco dont la paternité ne cesse de s’étendre ? L’affaire est d’importance. C’est qu’il faut se mettre à l’abri du besoin, réussir à perpétuer ses gènes avec un maximum de tranquillité, et puis aussi pouvoir se passer tous ces petits caprices sans lesquels la vie serait ennuyeuse. Il s’agit d’une course de vitesse, car le temps de la beauté est court (« Mignonne, allons voir si la rose… »).

Comme l’athlète de haut niveau, dopé, surentraîné, obsessionnel, la belle jeune fille sait bien que la carrière est brève, il est vital d’attraper l’homme le plus puissant possible (puissant dans tous les sens du terme) au plus vite, la concurrence est rude et l’on s’épuise rapidement à ce jeu-là.

Et même s’il est de bon ton de ne pas l’admettre, de s’indigner, de se mentir à soi-même en prétendant ne s’intéresser qu’à l’humour, à la gentillesse, à la noblesse des sentiments, il n’empêche qu’au moment de signer, le réflexe sécuritaire joue à plein, en particulier chez la « très belle jeune fille » parfaitement consciente de sa valeur.

Après tout, une telle beauté n’est pas faite pour les cochons ratés, non mais !

Georges Bataille affirmait « qu’une femme se tient elle-même pour un objet que sans cesse elle propose à l’attention des hommes ». En somme, il faut toujours « se vendre », que ce soit en sept minutes dans le speed-dating ou en affichant une fiche technique la plus affriolante possible sur le site Meetic qui, lui, se présente carrément comme un « catalogue de produits » classés par catégories (sexe, âge, région, profession, etc.), « produits » soumis à une véritable compétition de par la profusion de l’offre (il faut présenter son meilleur profil — ça triche même énormément), mais surtout « produits de consommation » rapides, jetables, interchangeables (l’aspect comparatif étant induit dans le procédé même).

C’est là où la grosse est sauvée, parce qu’elle n’ose pas s’afficher ainsi : ses complexes la préservent de tels délires, la mettent à l’abri de l’hystérie séductrice.

Son temps à elle, c’est la lenteur, elle est lourde et lente, elle est aussi hors mode, hors cote, il n’y a pas de marché (sauf pour quelques amateurs éclairés et suspects…), elle n’est pas dans le rapport qualité-prix-performance. Elle est pleinement humaine, elle n’est pas femme-objet.

C’est ainsi, et bien qu’elle soit frustrée de « ne pas en être » (elle croit que les autres s’amusent bien sur leur manège), qu’elle est davantage tournée vers sa beauté « intérieure » pour la faire émaner en toute inconscience et en faire profiter autrui; elle est de la sorte plus attentive à ce qui l’entoure, plus généreuse, plus sympathique, elle règne là où la belle se bat.

Surtout, elle n’en fait pas trop, sa corpulence l’empêche de se perdre dans l’activité frénétique (indispensable à la belle jeune fille qui veut le rester), elle est naturellement paresseuse, pas championne du tout.

C’est ce trait de caractère qui faisait dire à Tchekhov : « Je tiens que le bonheur est impossible sans la paresse. Mon idéal est de ne rien faire et d’aimer une grosse fille. » Cher homme sage, que ce conseil ne contamine-t-il davantage nos contemporains qui mettent tant d’ardeur à se pourrir la vie avec leur maltraitance maigrisseuse, au lieu de se soumettre à l’humaine condition avec la petite dose de flegme et de fatalité que cela implique.

Mais non, comme le souligne Suzanne Kadar dans un essai au vitriol sur la prédation masculine : « Éternellement fraîches, éternellement neuves devons-nous nous montrer, et surtout le rester, à notre corps défendant. Force est de nous rendre conformes à la vision des hommes en étant à jamais regardables, désirables, jolies, et bien d’autres choses encore que la décence (ou mon éducation ringarde) m’interdit d’évoquer.

Il y va de notre peau, au sens fort. Laquelle doit rester, au-delà du biologiquement possible, parfaitement lisse, méticuleusement glabre, adorablement douce, impeccablement tendue. Mais, grands dieux, à quel prix !”

Gérard Apfeldorfer* écrit à propos de ce livre :

Olivier Bardolle est en colère. Il s’en prend au corps modèle unique, ce corps mince qui s’impose à la “belle jeune fille”, dont le top-model est le prototype. La belle jeune fille utilise son corps comme un objet marchandisable, un bien marchand destiné à lui acheter un avenir. Elle prostitue sa beauté, espérant acquérir du pouvoir, de l’argent, une position sociale. En retour, pour prix de son éblouissante compagnie, elle exige en effet un “contre-don infini” car sa beauté le vaut bien.

La belle jeune fille est au régime, bien sûr. Et elle fait du jogging afin d’évaporer les calories restantes. Elle est maigre de corps et d’esprit, et peine à jouir. Elle doit se dépêcher de convertir son capital beauté en capital pécuniaire et en pouvoir, ce qui la rend anxieuse et insatisfaite.

D’une certaine façon, cette belle jeune fille est le prototype de notre société. Nous autres, occidentaux, aspirons tous à être de belles jeunes filles! Nous avons perdu nos capacités à jouir de la vie, à la dévorer à belles dents, à rire, à nous moquer, à faire des bêtises, et nous les avons « troqué contre le principe de précaution et ses aspirations paranoïaques à la sécurité totale ».

La grosse jeune fille, dans un tel contexte, n’est peut-être pas autant à plaindre qu’on pourrait le penser : «elle n’est pas exposée aux rapports de force qui s’instaurent entre les hommes riches et les belles jeunes filles, elle est préservée de la putasserie ambiante. Par nécessité (de son point de vue) elle s’appuie davantage sur les sentiments et les émotions que sur un physique qu’elle juge désavantageux.» La grosse doit se cultiver davantage, penser davantage, faire preuve d’une meilleure capacité d’écoute, de talents empathiques. Elle plaît, à défaut de séduire, et est une mère en puissance, «qui porte, soigne, berce, écoute et comprend».

Bardolle s’en prend encore à la dictature de l’apparence qui pèse si lourd désormais dans les relations humaines. «Pourtant, dit-il, on sait bien que ce n’est pas le corps qui importe, ni la forme du corps, ni son poids, ce qui compte c’est le “corps pensant”, le “corps habité”. La beauté d’un corps tient d’abord à ce qui l’anime. Merci de m’ôter les mots de la bouche !»

Messieurs, des centaines de femmes vous remercient.

*** Gérard Apfeldorfer, psychiatre et psychothérapeute, spécialiste des troubles du comportement alimentaire, est l’auteur de “Maigrir, c’est dans la tête” et des “Relations durables” (Odile Jacob, 2001 et 2004).