« Je regarde dans le rétroviseur : toujours la même voiture qui ne peut me doubler à cause de la circulation en sens inverse. À côté du chauffeur est assise une femme; pourquoi l’homme ne lui raconte-t-il pas quelque chose de drôle ? Pourquoi ne pose-t-il pas la paume sur son genou ? Au lieu de cela il maudit l’automobiliste qui, devant lui, ne roule pas assez vite, et la femme ne pense pas non plus à toucher le chauffeur de la main, elle conduit mentalement avec lui et me maudit elle aussi.
Je pense à cet autre voyage à Paris vers un château de campagne, qui a eu lieu il y a plus de deux cents ans, le voyage de madame de T. et du jeune chevalier qui l’accompagnait. C’est la première fois qu’ils sont si près l’un de l’autre, et l’indicible ambiance sensuelle qui les entoure naît justement de la lenteur de la cadence : balancés par le mouvement du carrosse, les deux corps se touchent, d’abord à leur insu, puis à leur su, et l’histoire se noue.
Voici ce que raconte Point de lendemain, la nouvelle de Vivant Denon : un gentilhomme de vingt ans se trouve un soir au théâtre. Dans la loge voisine il voit une dame (la nouvelle ne donne que la première lettre de son nom : madame de T.); c’est une amie de la comtesse dont le chevalier est l’amant. Elle le requiert de l’accompagner après le spectacle. Surpris par ce comportement décidé, et d’autant plus confondu qu’il connaît la favori de madame de T., un certain Marquis, le chevalier, sans rien comprendre, se retrouve dans le carrosse à côté de la belle dame. Après un voyage doux et agréable, la voiture s’arrête à la campagne, devant le perron du château où, maussade, le mari de madame de T. les reçoit. Ils dînent à trois dans une ambiance taciturne et sinistre, puis le mari les prie de l’excuser et les laisse seuls.
À ce moment leur nuit commence : une nuit composée comme un triptyque, une nuit tel un parcours en trois étapes : d’abord, ils se promènent dans le parc; ensuite, ils font l’amour dans un pavillon; enfin, ils continuent à s’aimer dans un cabinet secret du château.
Au petit matin, ils se séparent. Ne pouvant trouver sa chambre dans le labyrinthe de couloirs, le chevalier retourne dans le parc où, étonné, il rencontre le Marquis, celui-là même qu’il sait être l’amant de madame de T. Le Marquis, qui vient d’arriver au château, le salue gaiement et lui apprend la raison de la mystérieuse invitation : madame de T. avait besoin d’un paravent afin que lui, le Marquis, restât insoupçonné aux yeux du mari. Se réjouissant que la mystification ait réussi, il se gausse du chevalier obligé de remplir la mission fort ridicule du faux amant. Celui-ci, fatigué après la nuit d’amour, repart pour Paris dans la chaise que lui offre le Marquis reconnaissant. »
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