Dans son inventaire des représentations du sadomasochisme, Mona Sammoun écrit :
« Le sadomasochisme est un mot qui désigne encore pour un grand nombre de personnes une perversion, une maladie psychologique impliquant la consultation d’un spécialiste pour tenter d’en guérir.
Difficile de faire admettre aux profanes une nouvelle définition de ce mot et les implications esthétiques, culturelles et personnelles qu’elles mettent en œuvre chez tous ceux qui pratiquent le sadomasochisme aujourd’hui comme un rapport subtil et intelligent. Faut-il leur en vouloir?
Rappelons que l’histoire de ce mot est lourde d’un passé commun à toutes les sexualités hors norme. Les différentes formes de sexualités ayant été répertoriées par le célèbre érotologue Krafft-Ebing au dix-neuvième siècle, elles sont désignées comme perversions en face de la fonction de la fonction sexuelle – reproductive -, la seule à être considérée comme normale.
Comment ne pas s’étonner que de cette époque révolue, les noms de Tardieu, Molle ou Havelock Ellis [livres] demeurent les références pour comprendre le sasomasochisme? Les cas décrits par ces médecins, même s’ils méritaient leurs soins et leur attention, représentent des cas extrêmes qui ne correspondent pas à notre observation de la pratique SM d’aujourd’hui. Quel décalage entre leurs analyses et notre vécu! »
Je suis d’accord avec cette appréciation de l’auteur quant aux décalages entre la perception du bdsm vu de l’extérieur et les pratiques vécues de l’intérieur. À deux nuances importantes près.

D’abord, les mots mis de l’avant par Sammoun pour décrire le phénomène : sadomasochisme, douleur, esclave. Déjà, utiliser ces mots nous engluent dans des considérations historiques, sociologiques et culturelles intenables pour obtenir une discussion dénuée de jugements de valeur venant de la part des gens qui ne pratiquent pas le bdsm, qui n’en connaissent rien, et qui ont même raison de douter… parce que nous sommes déjà passés par là, vous vous rappelez?
Dans le maelstrom d’images et de représentations à caractère sexuel justement brossé à grands traits par l’auteur, les gens aujourd’hui mettent tout dans le même sac. À tort ou à raison. Tel est par ailleurs selon moi une partie du génie de cet acronyme bdsm de « résumer » les échanges de pouvoirs érotiques entre adultes consentants, seule base valable pour distinguer une scène bdsm épanouissante d’un acte barbare aliénant.
De là, mettre sur le même pied SM et BDSM me semble un raccourci qui engendre une confusion regrettable. J’en ai parlé à plusieurs reprises de cette confusion dans ce blogue.
Quant à la seconde nuance, je ne suis pas si certain que la pratique du bdsm soit de facto un rapport subtil et intelligent. Je trouve agaçante cette condescendance des adeptes bdsm en regard des pratiques sexuelles conventionnelles. On dirait des adolescents en manque de reconnaissance.
On retrouve très souvent cette même manie de la part des pratiquants des jeux de douleur/plaisir vis-à-vis les amateurs de pratiques bdsm n’impliquant pas la douleur, tel le ligotage, par exemple. Comme si les jeux de douleur étaient plus « sérieux », extrêmes, pour les vrais de vrais. Pour les vrais hommes, pour les vraies soumises. Connerie ! Certains jeux de ligotage, pour rester avec le même exemple, peuvent se révéler tout aussi extrêmes que l’utilisation de la cravache parvenant à faire bleuir le cul d’un soumis pendant un mois.
On croise dans la nébuleuse bdsm des tas de gens aux manières ni subtiles ni intelligentes. C’est d’ailleurs très mal vu de souligner que beaucoup de personnes dominantes et soumises ont des comportements plus réactionnaires que la moyenne. Où l’intelligence des manières et du propos est inversement proportionnelle à la percutance des claques.
Sur ce plan, je rejoins Bob des Amis de Germanicus quand il affirme, en parlant de l’école anglo-saxonne sm dont s’inspirent un grand nombre de clowns, que « les Anglo-saxons, chez nous en Occident, ont, eux aussi, cette réputation justifiée de brutalité souvent gratuite. Quand un «Maître» anglo-saxon prétend faire progresser son (sa) soumis(e), bien souvent, il faut comprendre qu’il augmente progressivement la force des coups qu’il lui inflige. Il y a des gens de valeur parmi les Sm anglo-saxons, j’en connais plusieurs, mais il existe aussi, dans leurs rangs, de véritables malades mentaux. »
Bref, le bdsm a besoin de nouveaux mots.
Bien évidemment que que nous avons besoin de nouveaux mots : nous n’avons pas encore fait passer nos pratiques des corridors des ailes psychiatriques aux espaces de socialisation acceptés et reconnus.
Nous sommes encore aux prises avec des définitions datant d’Aristote, de Krafft-Ebing, de Freud.
Nous sommes encore aux prises avec la dialectique hégélienne qui veut que le monde ait besoin de patrons et d’employés, de maîtres et d’esclaves, alors que plusieurs d’entre nous sommes dans un rapport ludique, franc et direct avec notre libido. Où il n’y a réellement ni maître ni esclave, mais une personne qui guide, qui supervise, qui oriente, et une personne qui se laisse guider, qui se laisse superviser, qui se laisse orienter.
Sammoun la dit à quelques reprises dans son ouvrage, cette difficulté à cerner le sujet.
Voilà qui me semblerait une entreprise plus belle et plus porteuse que tous ce garrochage de roches entre amateurs de bdsm.
Image : Planète Typographie.



C’est une belle entreprise que de viser à dépasser les repaires de sa culture. Au risque de s’affecter de raisonnances mystiques, on pourrait baptiser le phénomène de sexualité transcendentale. Ça ramènerait certainement le focus autour du cheminement des êtres au lieu de confirmer en sexualité les rapports facistes de nos sociétés modernes. On risque aussi d’y traîner tout un bagage qui en ont déjà écarté tant d’autres auparavant… et d’allourdir inutilement le sujet.
Peu importe le chemin qu’on emprunte, le langage, notre vocabulaire, les images détourneront toujours notre imaginaire vers des formes malheureusement trop connues. L’acte de descendre au coeur de ses ombres et de renégocier les rapports qui nous lient aux autres et à nous-même peut être une opération délicate et inquiétante pour chacun. Mieux vaut le faire, on pourrait dire, équipé d’une belle culture et d’en revenir en enrichisant le vocabulaire de ses héritiers.
Peu importe ce qui en ressortirait, il y aura toujours d’autres sentiers à être explorés sous d’autres angles.
Comment par Gontrand W. — June 8, 2008 @ 9:27 pm
C’est tout à fait intéressant. Mais comme souvent, le mot n’est pas tout. Il y a aussi ce qu’il recouvre (le couple célèbre signifiant/signifié). Des nouveaux mots pour des vieux concepts ne valent rien. Les anciens mots avec des nouveaux concepts sont peut-être plus intéressants.
Il y eu au fil des ans, que dis-je, des siècles, des glissements de sens, des acceptions supplémentaires.
Alors, ne faudrait-il pas dépasser les mots et les dogmes (toujours se méfier des dogminateurs… qu’il parle de sm, de bdsm, de cravache ou de cordes).
BàB
Comment par Bricabrac — June 13, 2008 @ 6:33 am
En effet, le mot n’est pas tout.
Il demeure encore néanmoins le meilleur support de notre pensée.
Comment par Valmont — June 15, 2008 @ 9:51 pm