Au dernier cours de tango, la prof nous prend au dépourvu : “Veuillez svp changer de partenaire. Les femmes allez danser avec l’homme à votre droite. Danser avec une personne que l’on ne connaît pas est un très bon exercice d’écoute, autant pour la personne qui dirige que la personne qui suit.”
Je me retrouve avec une dame qui pourrait avoir l’âge de ma grand-mère. Elle est terriblement intimidée, avec ses grands yeux bleus de chèvre de Monsieur Seguin effarouchée. Nous prenons place, je l’invite à joindre les mains et nous abordons les figures apprises à ce jour.
Au bout de quelques instants, elle me lance : “Vous ne me regardez pas dans les yeux.”
Elle a tout à fait raison. J’essaie de me concentrer sur les pas. “En effet, vous avez tout à fait raison. On va y remédier illico.” Comme par enchantement, la mécanique des pas fait place au plaisir de danser.
Pendant toute la durée ce bref intermède, je revis en accéléré les fois où j’ai eu le plaisir de vivre une séance bdsm avec de pures inconnues.
Photo : Jason McKim.
La prof est plus mince qu’une échalote. Elle est pas très belle, me dit mademoiselle. Mais elle bouge bien, que j’ajoute.
“En général dans le tango, la femme suit. C’est l’homme qui dirige. Il faut apprendre à se laisser aller, les femmes” qu’elle lance dans un sourire.
Je lui réponds par un large sourire, elle détourne le regard.
“Mesdames, il faut laisser l’autre décider du mouvement. La femme doit apprendre à se laisser diriger, et l’homme doit apprendre à diriger. Tout ça ne se fera pas du premier coup. Il faut pratiquer. Il faut être capable de sentir l’autre, de prendre le temps de sentir l’autre, de connecter, et faire savoir à l’autre aussi comment on se sent.”
Je sens mademoiselle flotter à mes côtés. Je me sens tout aussi léger.
“Danser le tango, c’est apprendre à se dire à deux.”
Photo : Osvaldo.
J’entends déjà certains lecteurs bénévoles s’exclamer : le raffinement, c’est quoi le rapport avec le BDSM ?
Déjà que plusieurs considèrent cercle O comme un endroit parfait pour… les débutants car… “théorique”… avant de passer aux “vraies choses”… les vraies choses… qui sont les techniques, je suppose ? Les z’activités ? Ah celles qu’on retrouve dans une liste que l’on coche et que l’on remet la veille d’une première séance avec une soumise croisée dans une salle de clavardage une semaine auparavant ?
Certes, se lancer dans le ligotage en suspension requiert de la technique, un savoir-faire.
Fouetter une soumise avec une lanière de 12 pieds demande de la pratique et de la ténacité… et d’avoir bien nettoyé ses verres de contact.
(Je me râcle la gorge pour la forme.)
Le raffinement, donc.
Il est vrai que là, c’est plus une question de style que de principes.
Le raffinement peut très bien se passer du bdsm et vice-versa. La ruelle a sa puissance de feu.
Il faut dire aussi qu’il y en a marre de l’univers glauque que l’on voit le plus souvent dans les espaces bdsm. Je suis assez tanné de croiser ces lampes torchères sur fond noir avec des textes écrits en 36 points, comme si cela était l’emblème phare de ces pratiques en marge.
Certes, le mauvais goût a droit de cité.
Le bdsm est encore trop souvent présenté comme ne pouvant être soluble que dans le cuir et le pvc, dans ce nuage informe qui mêle allègrement rédemption, punitions.. et tout ce fatras sémiologique issu de l’univers proprement sado-masochiste qui prend plus de place que requis… et qui rebute une majorité de gens que les promesses de l’abandon allument.
Le raffinement, donc.
En novembre dernier, suite à ma première sortie publique en quatre ans, je suis “tombé” sur le Traité sur le raffinement de Malek Chebel, un anthropologue doublé d’un psychanalyste dont les propos échangés sur son Kama-Sutra arabe avec Le Bigot m’avait séduit il y a quelques lunes.
Je me sens très en phase avec cette pudeur toute érotique.
« Le raffinement est une sensation vivante qui précède le mouvement grâce à une excitation toujours renouvelée de la promesse à venir. »
“Tout d’abord, l’érotisme diffère de la sexualité des animaux en ce que la sexualité humaine est limitée par des interdits et que le domaine de l’érotisme est celui de la transgression de ces interdits.
Le désir de l’érotisme est le désir qui triomphe de ces interdits.”
Georges Bataille dans L’Érotisme.



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