Sur quelques idées reçues à propos de la sexualité est la préface du docteur Pierre Marie de la version française du Dictionnaire des fantasmes, perversions et autres pratiques de l’amour de Brenda B. Love, Laurence Étienne, Pierre Marie et Franck Spengler, paru initialement en 1997 (Encyclopedia of Unusual Sex Practices). Pierre Marie est philosophe et psychanalyste.
“Sous ce rapport, il y a une grande proximité entre la perversion et le moralisme kantien.
Le lecteur se rappelle que pour Kant, le sujet, lors de l’accomplissement de la loi (dictée par la raison), afflige à son moi les sacrifices qu’impose la réalisation de la morale : le sujet est là tout à la fois l’auteur de la loi, son exécuteur et celui qui s’y soumet.
Dans la perversion, il y a un éclatement des trois rôles sur des entités différentes :
– celui qui prescrit la loi : cela peut-être une morale religieuse, un règlement administratif, une autorité (chef politique, gourou d’une secte…), une hallucination, un délire…
– celui qui l’exécute : le sujet pervers ;
– celui qui la subit : la victime.
Tripartition dont se sont réclamés les criminels nazis pour leur défense : ils n’avaient accompli que leur devoir, de sorte que leur action était complètement morale.
En somme, dans la perversion, la prescription du fantasme se présente comme une règle universelle d’action qui s’impose à tous les êtres humains : agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme principe d’une législation universelle.
Or, toute règle universelle d’action se fonde sur la croyance en une nature humaine (opinion partagée par Kant et Sade) ; elle est la négation de la singularité de chaque subjectivité, c’est-à-dire la négation de tout désir, marque même de cette singularité.
Il y a là, comme dans le moralisme kantien, un effacement absolu du désir au profit du pur devoir ; avec pour conséquence une abrasion de la réalité du partenaire, car si la réalisation du désir suppose et nécessite toujours l’acceptation du désir de l’autre, la réalisation du devoir n’impose nullement son consentement.
Et si le devoir implique l’exclusion du désir et donc l’apathie la plus radicale – puisqu’il exclut toute autre motivation que sa propre injonction –, il s’ensuit que le pervers – comme le sujet kantien – accomplit son forfait dans l’ignorance de la pitié comme de la compassion et qu’il ne vise ni son plaisir ni son bien-être, mais la réalisation de l’impératif qui le régit dont il retire seulement un contentement de soi : la satisfaction du devoir accompli.
D’où il résulte qu’une sexualité conforme aux prescriptions d’une morale est sûrement perverse dans son essence puisqu’elle est la négation tant du désir de l’intéressé que de celui de son partenaire, le premier imposant au second une forme de relation sexuelle qui ne tient pas compte de leurs attentes.
La perversion n’est donc pas là où il est coutumier de la chercher, mais bien plutôt là où on se fait fort de régler les conduites humaines à l’aune des principes dont on est le prosélyte. Tout missionnaire d’une doctrine religieuse, politique ou philosophique est potentiellement un pervers, puisqu’il nie par son action la singularité et le désir irréductible de ceux auxquels il s’adresse.
De cette forme sociale de perversion dont l’histoire est riche à la forme individuelle, celle du psychopathe qui finit par occuper la rubrique des faits divers des journaux, il n’y a qu’une différence d’ampleur : le nombre des victimes de l’Inquisition, du goulag, de l’épuration (raciale, religieuse, politique) ou de la solution finale sera toujours supérieur à celui du pédophile pervers, du violeur d’occasion ou du père abusif. Mais les uns comme les autres agissent selon la même logique : ils considèrent leurs victimes comme une chose qu’ils peuvent maltraiter sans réserve, et pourquoi pas anéantir, et non comme une personne.
Aussi, si la seule loi qui tienne comme loi symbolique inconditionnée est le respect d’autrui, loi qui est aussi et nécessairement celle du désir, on peut convenir – comme je le laissais entendre plus haut – que celui désigné ici sous le terme de pervers répond au mieux à l’étymologie du mot qui le nomme : il met effectivement sens dessus dessous la loi.
D’où il résulte que la perversion guette chacun dès qu’il réprime son désir, n’étant pas prêt à en assumer l’accomplissement, préférant se soumettre à une autorité extérieure pour organiser ses conduites, autorité à laquelle il voudra aussi assujettir tous ses proches pour assurer à ses principes une (pseudo) validité universelle.
Dans une tout autre dimension, on peut rappeler que les philosophies politiques et religieuses totalitaires ont réalisé chacune à leur manière l’univers de la perversion, comme on peut ajouter que le propos de la science n’en est pas très éloigné. N’oublions pas que la science, en niant la singularité et le désir, nous promet un monde complètement ordonné, entièrement prévisible, délivré de toute émotion, un monde froid ; demain, ditelle, la procréation se fera dans des éprouvettes et par clonage, elle produira des sujets tous semblables qui, par des techniques de conditionnement, seront déterminés à des comportements programmés. Mais ce monde nous le connaissons déjà, c’est celui vanté par les ouvrages de science-fiction dont le succès traduit bien cette aspiration secrète de beaucoup d’être dispensés enfin de la responsabilité de leur désir.
C’est en cela que la science est la religion de notre temps : nous lui confions, aveuglément, le soin de diriger notre existence comme nous nous plions sans retenue à ses préceptes, oubliant que comme tout discours elle repose sur des présupposés, des hypothèses, dont la légitimité est relative à la croyance de ceux qui la servent.
La question est bien celle-ci : jusqu’où sommes-nous prêts à sacrifier notre désir et notre plaisir pour obtenir le contentement d’être conforme aux attentes de la morale ?
En cela, les pratiques de l’amour sont sûrement le meilleur antidote à ce risque.
Tant que des hommes oseront assumer leur sexualité dans la diversité de sa manifestation, non seulement ils connaîtront la joie, comme le disait déjà Épicure, mais ils seront le ferment nécessaire au rappel de la loi : assumer la responsabilité de son désir, c’est accepter la loi qui régit notre condition : si le désir nous porte vers le bien-être, il échappe à toute prévision, à toute maîtrise et nous rappelle ainsi notre destin inéluctablement mortel.
Car la vie n’a pas un sens qui vaudrait pour tous ; elle n’a que le sens que le désir singulier de chacun lui imprime dans le moment où il apparaît.
Si les religions polythéistes ménageaient une certaine place aux pratiques de l’amour – leurs dieux eux-mêmes en donnaient l’exemple – et si leur codification de la sexualité avait à coeur d’ouvrir au plaisir (ainsi du célèbre Kama Sutra), les religions monothéistes, centrées sur un dieu sans affect autre que le courroux ou l’amour désincarné, asexuel, ont eu à coeur, au contraire, d’extirper le plaisir et d’imposer à la sexualité soit le renoncement – les fidèles doivent se plier au modèle divin – soit une pratique visant exclusivement la procréation.
À peu de choses près, les philosophies politiques utopiques (Platon, Augustin, Campanella, More, etc., sans oublier, bien sûr, les idéologies fascistes, le stalinisme, le maoïsme…) ont repris les attendus du monothéisme, à l’exception notoire de Fourier – et encore…
Comme, sous un certain rapport, les philosophies morales (Descartes, Kant, Schopenhauer, etc…) se sont coulées dans le même moule.
Et aujourd’hui la science…
C’est donc tout le mérite de ce Dictionnaire des fantasmes, perversions et autres pratiques de l’amour de rappeler le caractère incontournable de la sexualité et d’appeler à son respect ; il y va de la qualité de la vie de chacun…
Puisse-t-il être lu.”