Par Valmont le 02.06.2008 @ 7:50 pm

Dans son inventaire des représentations du sadomasochisme, Mona Sammoun écrit :

« Le sadomasochisme est un mot qui désigne encore pour un grand nombre de personnes une perversion, une maladie psychologique impliquant la consultation d’un spécialiste pour tenter d’en guérir.

Difficile de faire admettre aux profanes une nouvelle définition de ce mot et les implications esthétiques, culturelles et personnelles qu’elles mettent en œuvre chez tous ceux qui pratiquent le sadomasochisme aujourd’hui comme un rapport subtil et intelligent. Faut-il leur en vouloir?

Rappelons que l’histoire de ce mot est lourde d’un passé commun à toutes les sexualités hors norme. Les différentes formes de sexualités ayant été répertoriées par le célèbre érotologue Krafft-Ebing au dix-neuvième siècle, elles sont désignées comme perversions en face de la fonction de la fonction sexuelle – reproductive -, la seule à être considérée comme normale.

Comment ne pas s’étonner que de cette époque révolue, les noms de Tardieu, Molle ou Havelock Ellis [livres] demeurent les références pour comprendre le sasomasochisme? Les cas décrits par ces médecins, même s’ils méritaient leurs soins et leur attention, représentent des cas extrêmes qui ne correspondent pas à notre observation de la pratique SM d’aujourd’hui. Quel décalage entre leurs analyses et notre vécu! »

Je suis d’accord avec cette appréciation de l’auteur quant aux décalages entre la perception du bdsm vu de l’extérieur et les pratiques vécues de l’intérieur. À deux nuances importantes près.

D’abord, les mots mis de l’avant par Sammoun pour décrire le phénomène : sadomasochisme, douleur, esclave. Déjà, utiliser ces mots nous engluent dans des considérations historiques, sociologiques et culturelles intenables pour obtenir une discussion dénuée de jugements de valeur venant de la part des gens qui ne pratiquent pas le bdsm, qui n’en connaissent rien, et qui ont même raison de douter… parce que nous sommes déjà passés par là, vous vous rappelez?

Dans le maelstrom d’images et de représentations à caractère sexuel justement brossé à grands traits par l’auteur, les gens aujourd’hui mettent tout dans le même sac. À tort ou à raison. Tel est par ailleurs selon moi une partie du génie de cet acronyme bdsm de « résumer » les échanges de pouvoirs érotiques entre adultes consentants, seule base valable pour distinguer une scène bdsm épanouissante d’un acte barbare aliénant.

De là, mettre sur le même pied SM et BDSM me semble un raccourci qui engendre une confusion regrettable. J’en ai parlé à plusieurs reprises de cette confusion dans ce blogue.

Quant à la seconde nuance, je ne suis pas si certain que la pratique du bdsm soit de facto un rapport subtil et intelligent. Je trouve agaçante cette condescendance des adeptes bdsm en regard des pratiques sexuelles conventionnelles. On dirait des adolescents en manque de reconnaissance.

On retrouve très souvent cette même manie de la part des pratiquants des jeux de douleur/plaisir vis-à-vis les amateurs de pratiques bdsm n’impliquant pas la douleur, tel le ligotage, par exemple. Comme si les jeux de douleur étaient plus « sérieux », extrêmes, pour les vrais de vrais. Pour les vrais hommes, pour les vraies soumises. Connerie ! Certains jeux de ligotage, pour rester avec le même exemple, peuvent se révéler tout aussi extrêmes que l’utilisation de la cravache parvenant à faire bleuir le cul d’un soumis pendant un mois.

On croise dans la nébuleuse bdsm des tas de gens aux manières ni subtiles ni intelligentes. C’est d’ailleurs très mal vu de souligner que beaucoup de personnes dominantes et soumises ont des comportements plus réactionnaires que la moyenne. Où l’intelligence des manières et du propos est inversement proportionnelle à la percutance des claques.

Sur ce plan, je rejoins Bob des Amis de Germanicus quand il affirme, en parlant de l’école anglo-saxonne sm dont s’inspirent un grand nombre de clowns, que « les Anglo-saxons, chez nous en Occident, ont, eux aussi, cette réputation justifiée de brutalité souvent gratuite. Quand un «Maître» anglo-saxon prétend faire progresser son (sa) soumis(e), bien souvent, il faut comprendre qu’il augmente progressivement la force des coups qu’il lui inflige. Il y a des gens de valeur parmi les Sm anglo-saxons, j’en connais plusieurs, mais il existe aussi, dans leurs rangs, de véritables malades mentaux. »

Bref, le bdsm a besoin de nouveaux mots.

Bien évidemment que que nous avons besoin de nouveaux mots : nous n’avons pas encore fait passer nos pratiques des corridors des ailes psychiatriques aux espaces de socialisation acceptés et reconnus.

Nous sommes encore aux prises avec des définitions datant d’Aristote, de Krafft-Ebing, de Freud.

Nous sommes encore aux prises avec la dialectique hégélienne qui veut que le monde ait besoin de patrons et d’employés, de maîtres et d’esclaves, alors que plusieurs d’entre nous sommes dans un rapport ludique, franc et direct avec notre libido. Où il n’y a réellement ni maître ni esclave, mais une personne qui guide, qui supervise, qui oriente, et une personne qui se laisse guider, qui se laisse superviser, qui se laisse orienter.

Sammoun la dit à quelques reprises dans son ouvrage, cette difficulté à cerner le sujet.

Voilà qui me semblerait une entreprise plus belle et plus porteuse que tous ce garrochage de roches entre amateurs de bdsm.

Image : Planète Typographie.

Par Valmont le 30.07.2007 @ 11:44 am

Apprendre le bdsm ? Comment apprend-on à faire du bdsm ?

D’autres pistes ?

Je (me) pose la question quand des gens me demandent comment faire pour s’initier au bdsm.

Je (me) pose la question quand je vois passer dans des forums un lien vers cercle O, et que l’interlocuteur répond : “ce site est bien sympa mais je cherche plus du côté des techniques…”

“Apprendre le bdsm, pfff ça s’apprend pas”, entend-on fréquemment. C’est comme la sexualité, c’est vrai. Ou le vélo. Il y a des choses qui ne s’apprennent pas. Pour le reste, il y a… Personne ne nous montre comment, mais on devrait tout savoir par nous-mêmes. Wishful thinking. “Voyons, pas besoin d’un livre pour savoir comment…”

Ah non ?

Je me rappelle la tête des bibliothécaires au centre culturel municipal, lorsque je remis les bouquins empruntés deux semaines auparavant. Un portait sur des recettes aphrodisiaques et un autre sur les jeux érotiques. Rien de bien compromettant. Mais ce n’était pas du Marie Laberge…

Je revois cet air suffisant de la dame qui me sert avec des sourires entendus à ses collègues, comme si elles voulaient dire “pfff, voir si on a besoin d’un livre pour apprendre ce genre de choses…”

Riez, riez, scélérates. À observer vos faces d’enterrement, je mettrais ma main au feu que vous ne répondez pas à vos desseins les plus intimes.

Par Valmont le 21.10.2006 @ 12:40 pm

Sur quelques idées reçues à propos de la sexualité est la préface du docteur Pierre Marie de la version française du Dictionnaire des fantasmes, perversions et autres pratiques de l’amour de Brenda B. Love, Laurence Étienne, Pierre Marie et Franck Spengler, paru initialement en 1997 (Encyclopedia of Unusual Sex Practices). Pierre Marie est philosophe et psychanalyste.

“Sous ce rapport, il y a une grande proximité entre la perversion et le moralisme kantien.

Le lecteur se rappelle que pour Kant, le sujet, lors de l’accomplissement de la loi (dictée par la raison), afflige à son moi les sacrifices qu’impose la réalisation de la morale : le sujet est là tout à la fois l’auteur de la loi, son exécuteur et celui qui s’y soumet.

Dans la perversion, il y a un éclatement des trois rôles sur des entités différentes :

– celui qui prescrit la loi : cela peut-être une morale religieuse, un règlement administratif, une autorité (chef politique, gourou d’une secte…), une hallucination, un délire…
– celui qui l’exécute : le sujet pervers ;
– celui qui la subit : la victime.

Tripartition dont se sont réclamés les criminels nazis pour leur défense : ils n’avaient accompli que leur devoir, de sorte que leur action était complètement morale.

En somme, dans la perversion, la prescription du fantasme se présente comme une règle universelle d’action qui s’impose à tous les êtres humains : agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme principe d’une législation universelle.

Or, toute règle universelle d’action se fonde sur la croyance en une nature humaine (opinion partagée par Kant et Sade) ; elle est la négation de la singularité de chaque subjectivité, c’est-à-dire la négation de tout désir, marque même de cette singularité.

Il y a là, comme dans le moralisme kantien, un effacement absolu du désir au profit du pur devoir ; avec pour conséquence une abrasion de la réalité du partenaire, car si la réalisation du désir suppose et nécessite toujours l’acceptation du désir de l’autre, la réalisation du devoir n’impose nullement son consentement.

Et si le devoir implique l’exclusion du désir et donc l’apathie la plus radicale – puisqu’il exclut toute autre motivation que sa propre injonction –, il s’ensuit que le pervers – comme le sujet kantien – accomplit son forfait dans l’ignorance de la pitié comme de la compassion et qu’il ne vise ni son plaisir ni son bien-être, mais la réalisation de l’impératif qui le régit dont il retire seulement un contentement de soi : la satisfaction du devoir accompli.

D’où il résulte qu’une sexualité conforme aux prescriptions d’une morale est sûrement perverse dans son essence puisqu’elle est la négation tant du désir de l’intéressé que de celui de son partenaire, le premier imposant au second une forme de relation sexuelle qui ne tient pas compte de leurs attentes.

La perversion n’est donc pas là où il est coutumier de la chercher, mais bien plutôt là où on se fait fort de régler les conduites humaines à l’aune des principes dont on est le prosélyte. Tout missionnaire d’une doctrine religieuse, politique ou philosophique est potentiellement un pervers, puisqu’il nie par son action la singularité et le désir irréductible de ceux auxquels il s’adresse.

De cette forme sociale de perversion dont l’histoire est riche à la forme individuelle, celle du psychopathe qui finit par occuper la rubrique des faits divers des journaux, il n’y a qu’une différence d’ampleur : le nombre des victimes de l’Inquisition, du goulag, de l’épuration (raciale, religieuse, politique) ou de la solution finale sera toujours supérieur à celui du pédophile pervers, du violeur d’occasion ou du père abusif. Mais les uns comme les autres agissent selon la même logique : ils considèrent leurs victimes comme une chose qu’ils peuvent maltraiter sans réserve, et pourquoi pas anéantir, et non comme une personne.

Aussi, si la seule loi qui tienne comme loi symbolique inconditionnée est le respect d’autrui, loi qui est aussi et nécessairement celle du désir, on peut convenir – comme je le laissais entendre plus haut – que celui désigné ici sous le terme de pervers répond au mieux à l’étymologie du mot qui le nomme : il met effectivement sens dessus dessous la loi.

D’où il résulte que la perversion guette chacun dès qu’il réprime son désir, n’étant pas prêt à en assumer l’accomplissement, préférant se soumettre à une autorité extérieure pour organiser ses conduites, autorité à laquelle il voudra aussi assujettir tous ses proches pour assurer à ses principes une (pseudo) validité universelle.

Dans une tout autre dimension, on peut rappeler que les philosophies politiques et religieuses totalitaires ont réalisé chacune à leur manière l’univers de la perversion, comme on peut ajouter que le propos de la science n’en est pas très éloigné. N’oublions pas que la science, en niant la singularité et le désir, nous promet un monde complètement ordonné, entièrement prévisible, délivré de toute émotion, un monde froid ; demain, ditelle, la procréation se fera dans des éprouvettes et par clonage, elle produira des sujets tous semblables qui, par des techniques de conditionnement, seront déterminés à des comportements programmés. Mais ce monde nous le connaissons déjà, c’est celui vanté par les ouvrages de science-fiction dont le succès traduit bien cette aspiration secrète de beaucoup d’être dispensés enfin de la responsabilité de leur désir.

C’est en cela que la science est la religion de notre temps : nous lui confions, aveuglément, le soin de diriger notre existence comme nous nous plions sans retenue à ses préceptes, oubliant que comme tout discours elle repose sur des présupposés, des hypothèses, dont la légitimité est relative à la croyance de ceux qui la servent.

La question est bien celle-ci : jusqu’où sommes-nous prêts à sacrifier notre désir et notre plaisir pour obtenir le contentement d’être conforme aux attentes de la morale ?

En cela, les pratiques de l’amour sont sûrement le meilleur antidote à ce risque.

Tant que des hommes oseront assumer leur sexualité dans la diversité de sa manifestation, non seulement ils connaîtront la joie, comme le disait déjà Épicure, mais ils seront le ferment nécessaire au rappel de la loi : assumer la responsabilité de son désir, c’est accepter la loi qui régit notre condition : si le désir nous porte vers le bien-être, il échappe à toute prévision, à toute maîtrise et nous rappelle ainsi notre destin inéluctablement mortel.

Car la vie n’a pas un sens qui vaudrait pour tous ; elle n’a que le sens que le désir singulier de chacun lui imprime dans le moment où il apparaît.

Si les religions polythéistes ménageaient une certaine place aux pratiques de l’amour – leurs dieux eux-mêmes en donnaient l’exemple – et si leur codification de la sexualité avait à coeur d’ouvrir au plaisir (ainsi du célèbre Kama Sutra), les religions monothéistes, centrées sur un dieu sans affect autre que le courroux ou l’amour désincarné, asexuel, ont eu à coeur, au contraire, d’extirper le plaisir et d’imposer à la sexualité soit le renoncement – les fidèles doivent se plier au modèle divin – soit une pratique visant exclusivement la procréation.

À peu de choses près, les philosophies politiques utopiques (Platon, Augustin, Campanella, More, etc., sans oublier, bien sûr, les idéologies fascistes, le stalinisme, le maoïsme…) ont repris les attendus du monothéisme, à l’exception notoire de Fourier – et encore…

Comme, sous un certain rapport, les philosophies morales (Descartes, Kant, Schopenhauer, etc…) se sont coulées dans le même moule.

Et aujourd’hui la science…

C’est donc tout le mérite de ce Dictionnaire des fantasmes, perversions et autres pratiques de l’amour de rappeler le caractère incontournable de la sexualité et d’appeler à son respect ; il y va de la qualité de la vie de chacun…

Puisse-t-il être lu.”

Par Valmont le 16.10.2006 @ 12:08 pm

Sur quelques idées reçues à propos de la sexualité est la préface du docteur Pierre Marie de la version française du Dictionnaire des fantasmes, perversions et autres pratiques de l’amour de Brenda B. Love, Laurence Étienne, Pierre Marie et Franck Spengler, paru initialement en 1997 (Encyclopedia of Unusual Sex Practices). Pierre Marie est philosophe et psychanalyste.

“Mais revenons au fantasme.

On sait que sa prescription ne se limite ni à la prohibition ni à la permission et que d’autres injonctions s’y mêlent : que le partenaire ne soit pas libre (femme ou homme marié), qu’il soit loin d’être chaste (femme ou homme lascif), qu’il ait “besoin d’être sauvé” ou, au contraire, qu’il puisse être rabaissé, etc…

Quoi qu’il en soit, c’est la prescription qui induit le comportement : ainsi de ceux qui s’arrêtent au seul plan de la séduction, de ceux qui ne peuvent s’autoriser la moindre satisfaction (impuissance/frigidité), de ceux qui se plient sans réserve aux exigences de leur(s) partenaire(s)…

Quant aux objets susceptibles de susciter la libido, deux d’entre eux ont une fonction prégnante : le sein et le pénis. Si on peut convenir que le premier (par ailleurs attribut maternel par excellence) soit un substitut du second par déplacement de bas en haut – puisque ce dernier, par l’oscillation de sa détumescence et de son érection, serait le symbole même de l’expérience pulsionnelle et de sa satisfaction –, l’un et l’autre ont un rôle fondamental pour ceux qui les élisent comme l’index ultime de leur désir.

C’est cette élection qui motive leur vie sexuelle.

Quant au comment de cette élection où se partagent, selon le sexe biologique de chacun, homosexuel et hétérosexuels, il serait fastidieux de s’y plonger : aucune autre réponse que le constat de sa réalité n’est ici recevable.

Qu’un homme (sur le plan biologique) élise le pénis et le voilà homosexuel; qu’il élise le sein et le voilà hétérosexuel. Qu’une femme (sur le plan biologique) élise le pénis et la voilà hétérosexuelle ; qu’elle élise le sein et la voilà homosexuelle.

Mais ce n’est pas parce qu’une mère aurait été trop prévenante avec son fils qu’elle lui aurait façonné un “destin” homosexuel. Combien d’hétérosexuels peuvent se prévaloir d’une telle attention de leur mère !

Et ce n’est pas parce qu’un père aurait attiré à lui les souhaits d’identification de sa fille qu’il l’aurait modelée en garçon “manqué” ne pouvant trouver d’agrément que dans la compagnie des femmes.

Cette psychologie naïve, en voulant expliquer une orientation subjective par le comportement supposé des parents, fait l’impasse sur les modalités d’élection des objets cause du désir dont la genèse se perd dans les méandres d’une mémoire toujours réorganisée après-coup par le fantasme : aucune archéologie autre qu’imaginaire n’en est concevable.

De plus, ne nous méprenons pas : ce partage des conduites selon le choix de l’objet ultime du désir n’est clairement délimité – sur le plan du fantasme – chez personne : nous avons tous, peu ou prou, des inclinations homo et hétérosexuelles, même si l’une des deux est prédominante.

Nous ne pouvons que nous limiter à distinguer le contenu prescriptif du fantasme (enjoignant, par exemple, d’être actif ou passif ) de la constitution des objets cause du désir (sein/pénis) : l’un relève des fragments du discours familial, des enseignants, des voisins, des camarades et tisse l’identité de chacun, l’autre est le produit de l’expérience où se sélectionne ce qui convient à chacun.

Si sur le discours, une certaine prise est possible – on peut en repérer les thèmes, voire en suspendre les injonctions déplaisantes éventuelles (c’est la visée d’une psychanalyse) –, il n’en est pas de même pour l’élection des objets et une telle intention serait dans sa nature scabreuse : pourquoi se détourner de ce qui plaît ?

Il serait tout aussi insensé de demander à un homosexuel de s’adonner à l’hétérosexualité (ou l’inverse) que d’inviter un amateur exclusif de chablis à boire du sancerre.

Quant à l’universalité des penchants, on la retrouve pour toutes nos appétences, a minima ou plus prévalentes : l’attouchement, l’exhibitionnisme, la scopophilie – le plaisir de regarder – dont le caractère commun n’est plus à démontrer avec le succès des films X, etc. On aime toucher, voir, être vu, subir quelque violence ou l’administrer, avilir ou être ravalé, etc.

C’est aussi ainsi qu’il nous faut comprendre la dichotomie entre les femmes vaginales et les femmes clitoridiennes : les premières se suffisent de la pénétration et s’y abandonnent quand les secondes veulent conserver quelque maîtrise de leur plaisir et en refusent la gestion au seul pénis. Et on trouve la même différence chez les hommes entre ceux qui s’accommodent de la seule intromission et ceux qui l’associent à leur masturbation.

Ce serait donc être gonflé de fatuité que d’envisager le réel autrement qu’il n’est : ayons l’humilité de l’accepter. De tout temps, la sexualité a été ainsi et il en sera de même pour tous les temps à venir. Que nous le voulions ou non, chacun va là où l’appelle son bien-être !… car “si tu diffères de jouir, comme le soulignait déjà Épicure, tu ajournes la joie”…

Nonobstant, nous restons là dans le cadre d’une sexualité affriolante où chacun dans la quête de son plaisir envisage son partenaire pour une subjectivité à part entière, c’est-à-dire lui témoigne le plus grand respect de sa singularité, respect qui se manifeste par l’attention à son plaisir comme aux modalités de son accès. Dans la vie ordinaire, nous sommes soucieux du plaisir de l’autre et enclin à le lui assurer. Même dans les pratiques sadomasochistes, nous n’allons pas au-delà du cadre du contrat établi où nous avons pris soin de définir un signal d’arrêt afin d’éviter un excès inacceptable.

Le terme de perversion – s’il doit être conservé – ne peut plus aujourd’hui désigner une conduite sexuelle qui, par son choix d’objet ou par la modalité de son exécution, serait opposée au modèle véhiculé par la morale ou la biologie.

Bien plutôt, ce terme peut convenir pour caractériser un comportement qui excède la sphère sexuelle proprement dite et qui consiste pour celui qui en est l’acteur à “mettre à mal” ceux qui en sont les partenaires, les victimes plus précisément : il en veut à leur peau en quelque sorte.

Quand on lit certains rapports médico-légaux, on est frappé par le caractère obligé du scénario mis en scène – qu’il soit directement sexuel ou non – et dont la réalisation ne souffre d’aucune modification au cours de son déroulement.

On est ici à mille lieux de la fantaisie présidant à la sexualité ordinaire où chacun est sensible aux attentes de ses partenaires, c’est-à-dire, je le rappelle, n’est pas sans manifester un certain respect à l’égard de leur subjectivité, y compris dans les pratiques communes sadomasochistes.

La perversion, au contraire, définit une attitude niant l’autre au nom des principes dont le sujet se fait l’agent.

À ce titre, les ouvrages de Sade sont exemplaires. On y assiste à la répétition inlassable de la même scène où il s’agit de faire violence à des victimes qui ne sont pas consentantes. Le héros sadien exécute une loi à laquelle il assujettit ses partenaires sans tenir compte de leurs desiderata : il y a le sujet qui prescrit la loi (ainsi de Madame de Sainte-Ange dans La Philosophie dans le boudoir), celui qui la réalise (Dolmancé) et celui qui la subit (Eugénie).

En somme, la perversion est la mise en acte d’un devoir : Dolmancé se doit d’accomplir la loi qui s’impose à lui.”

Par Valmont le 15.10.2006 @ 11:46 am

Sur quelques idées reçues à propos de la sexualité est la préface du docteur Pierre Marie de la version française du Dictionnaire des fantasmes, perversions et autres pratiques de l’amour de Brenda B. Love, Laurence Étienne, Pierre Marie et Franck Spengler, paru initialement en 1997 (Encyclopedia of Unusual Sex Practices). Pierre Marie est philosophe et psychanalyste.

“Le plaisir, je le rappelle, est une sensation corporelle directement issue de la satisfaction d’une pulsion partielle – quand le contentement est le produit d’une ambition narcissique : l’un se rapporte à une expérience réelle, l’autre à une situation imaginaire.

Mais si la sexualité est la mise en acte des pulsions partielles sans qu’un jugement de valeur ne puisse en être proposé pour préciser entre elles quelque hiérarchie qui les distinguerait, sa réalisation s’opère tout autant à l’abri d’une référence aux caractères biologiques déterminant l’opposition du masculin et du féminin.

Il n’y a pas plus de sexualité masculine que de sexualité féminine : la même sexualité convient aux deux sexes ; elle est pour l’un comme pour l’autre l’affaire de leurs pulsions partielles.

Les notions d’homme et de femme relèvent de la constitution de l’identité, c’est-à-dire de la structuration de la représentation à laquelle chacun se rapporte pour se situer et dont nous savons désormais qu’elle est le fruit d’une préhistoire nourrie par les discours de la constellation familiale au sein de laquelle nous avons vu le jour : chacun se modèle sur l’image qui lui est proposée. Comment pourrais-je m’appeler Pierre si on ne m’avait pas nommé ainsi ?

Et c’est à partir de cette image que l’on se pense homme ou femme, actif ou passif : chacun répond – car il ne peut faire autrement – à ce qui a été attendu de lui en un temps où il n’avait pas le choix.

D’où le conflit inévitable entre les aspirations des pulsions partielles et les prescriptions assignées par ces discours auxquels nous n’avons pu qu’adhérer.

Seulement, l’emploi ici des termes d’image et de représentation n’est guère approprié : on ne s’identifie pas à une image unique, sorte de bonne forme (qu’on se souvienne des errements de la Gestalt-théorie) à laquelle il aurait suffi de coïncider ; l’identification – on en fait chaque jour l’expérience – est une sédimentation de traits multiples dont aucune exhaustion n’est possible – ce qui rend vaine et futile toute quête des origines : nous n’en finissons pas, enfant, d’opérer des relations affectives (parents, fratrie, enseignants, camarades, voisins…) où nous nous positionnons selon les qualités qui nous sont prêtées et où nos pulsions partielles s’accomplissent avec les éléments fournis par nos interlocuteurs : composants de leur corps, objets qui leur sont liés.

L’identification est donc en quelque sorte double : il y a celle – imaginaire – confectionnée par le discours des divers personnages de mon histoire et celle – réelle – engendrée par la satisfaction de mes pulsions : je suis autant ce fils doux et travailleur qui plaisait tant à ma mère que celui qui salive devant ce plat de sardines fraîches ou qu’émoustille un certain sourire, au point que le choix de ma petite amie n’est sûrement pas étranger à cette particularité présentée par sa physionomie.

Mais suis-je plus là où je m’égale au “fils idéal” ou là où je me sens excité par des choses qui me conviennent et dont l’abord m’ouvrira au bien-être ?

Cette question n’est pas subsidiaire ; car selon le poids accordé à l’obligation de répondre au thème du “fils idéal”, je serai peu ou prou enclin à satisfaire mes pulsions ou du moins à leur imposer les modalités et les restrictions associées au thème “fils idéal”.

C’est cette intrication entre ces deux plans qui organise ce qu’on appelle désormais le fantasme dont la figuration apparaît dans nos rêveries éveillées ou hypnagogiques comme dans la construction de nos rêves et où se déterminent nos conduites – en particulier sexuelles.

Pour en comprendre la portée, il faut se rappeler que l’enfant – du fait même de sa naissance – suppose que le couple parental ne se suffit pas, qu’il souffre d’un certain manque, que lui, l’enfant, aura pour tâche de réparer comme prix de sa conception et de la reconnaissance qu’il escompte. Et c’est pour cela qu’il est prêt – et nous sommes tous passés par là – à se plier à ce qu’il croit être attendu de lui.

Le fantasme articule ainsi une prescription aux objets évanescents susceptibles de susciter le désir : si je ne peux faire autrement que d’être attiré par ce sourire sus-évoqué, il s’ensuit cependant que ma conduite envers cette jeune fille (porteuse de ce sourire) sera dictée par les impératifs agrégés au thème de mon identité auquel je me rapporte en ce moment, en l’occurrence celui du “fils idéal”; et là toutes les attitudes sont envisageables, de l’inhibition la plus stricte à l’inclination obscène la plus franche, pour peu que les femmes porteuses de ce sourire m’aient été interdites ou, au contraire, qu’elles m’aient été désignées comme les plus disponibles.

Ce n’est donc pas la raison qui ordonne nos comportements ; si cela était, on le saurait depuis longtemps, et, somme toute, nous ne serions que des robots pour lesquels il resterait à s’interroger sur la cohérence et l’intérêt du programme qui les fait agir.

La raison n’est jamais neutre ; elle prend ses références au sein de préjugés, comme le montrent toutes les philosophies politiques utopiques qui, en voulant le bien de tous, n’ont, quand elles ont été appliquées, engendré que le pire.

C’est même là, comme nous le verrons plus loin, le problème central de la perversion.”