Par Valmont le 26.05.2008 @ 10:46 pm

On lit à son propos dans la Toile, dans les conversations, c’est à s’en écorcher les yeux. Dans la nébuleuse bdsm, cette notion de lâcher prise est constamment invoquée afin de permettre à la personne soumise de baisser la garde.

Le lâcher prise est-il un chèque en blanc demandé à la personne soumise, qui permette de masquer l’insuffisance de fonds dans le compte de la personne dominante?

Qu’est-ce que lâcher prise? Y a-t-il des degrés dans le lâcher-prise? Y a-t-il des moments où il est plus important de lâcher-prise? Et d’autres, où il ne faut pas sous aucune considération?

son visage dans mes mains

Je lis dans le site de Génération-Coach cette définition du lâcher-prise :

“Lâcher prise est une action mentale qui consiste à arrêter de s’interdire et/ou de s’obliger à être ou à faire, c’est écouter et connaître qui nous sommes.

C’est le chemin pour remettre en cause une croyance limitante, et se donner l’opportunité de vivre une expérience capable de faire la démonstration de l’erreur contenue dans cette croyance.”

Cette définition m’inspire un dialogue fictif.

- Qu’arriverait-il, mademoiselle, si vous arriviez à lâcher prise?
- Vous abuseriez de moi, Monsieur.
- Voilà un aveu étonnamment formulé. N’est-ce pas là votre souhait le plus cher, que Monsieur abuse de mademoiselle sans vergogne?
(Ses tempes prennent une teinte rouge chinois.) - Non… je veux dire… oui, mais…
- Prenez une bonne respiration, je vous prie. Que de contradictions en si peu de mots, vous risquez de suffoquer.
(Elle sourit jaune.) - Monsieur !

“La difficulté de lâcher prise est proportionnelle à la peur provoquée par le scénario que le mental se fait en imaginant ce qui se passerait sans cette contrainte. Visualiser des images catastrophe, ou ne pas pouvoir se faire d’image, génère une peur panique et la fuite (mentale et comportementale) automatique qui va avec.”

Cette autre description m’inspire (également) un dialogue fictif.

- Ainsi donc, mademoiselle, vous souhaitez mettre fin à notre relation?
- Oui, Monsieur.
- Quelque chose ne va pas?
- Non non, tout va bien. Mais je dois quitter. Je ne peux pas.
- Tout va bien et vous souhaitez quitter?
(Ses tempes prennent un rouge soviétique.) - Non… je veux dire… oui, mais…
- Prenez une bonne respiration, je vous prie. Que de contradictions en si peu de mots, vous risquez de suffoquer.
(Elle sourit jaune.) - Monsieur !

Toujours selon le même site, pour lâcher prise volontairement, le chemin consiste à :

1- “Prendre conscience de sa croyance limitante. Cette 1re étape ouvre la possibilité d’une action volontaire.

2- Se poser la question de ce qui se passerait si nous arrêtions de nous contraindre. Cette 2e étape peut affaiblir notre croyance. En nous remémorant le scénario à l’origine de notre peur, cela peut nous permettre d’en découvrir le caractère obsolète, notamment de nous apercevoir que nous n’avions pas de scénario, donc aucune raison d’avoir peur.

3- Trouver quelqu’un qui s’autorise notre interdit, et faire le constat des conséquences observables que cela engendre. Lorsque les conséquences observées sont celles que l’on cherche à obtenir en s’interdisant, cela participe de remettre en cause la croyance qui interdit.

4- Accepter mentalement de vivre ce que l’on s’interdit (s’autoriser à …), voilà ce qu’est le lâcher prise.

5- Expérimenter ce que l’on s’interdit. Cette 5e étape est possible volontairement, si la peur des conséquences a été suffisamment affaiblie et les bénéfices escomptés suffisamment clarifiés et motivants. Sinon, elle se produit involontairement lorsque la peur est :

  • soit contrebalancée par une peur plus forte provoquée par l’environnement (ex : l’obligation d’affronter sa peur de… sous peine de perdre son travail, de mourir, etc.)
  • soit affaiblie par l’usure (répétition de situations d’échec amenant à un lâcher prise d’épuisement)

Lâcher prise, c’est donc :

  • accepter mentalement de vivre l’expérience dont on a peur
  • accepter physiquement de ressentir sa peur pour s’apercevoir, dans l’expérience, qu’elle n’était pas justifiée
  • s’autoriser à faire ou à être… ce que l’on s’interdit
  • abandonner ce que l’on s’oblige à être ou à faire, et faire ou être en accord avec ses envies et/ou besoins…”

En somme, le lâcher prise ne s’applique pas qu’à la personne soumise. Et ce n’est pas un acte passif.

Photo : Via ®betoeseses®.

Par Valmont le 18.05.2008 @ 11:48 pm

Quoi? Une soumise prendre des initiatives? Quelle idée extravagante! Elle ne va faire que ce que je lui dis de faire et rien d’autre.

(La soumise est déjà au garde-à-vous.)

- Allez, venez garnemente. J’ai quelque chose à vous montrer. Tenez, ici là, j’ai…

La soumise continue son chemin et … paf!

- Hé oh, vous ne savez pas vous arrêter?
- Vous ne m’avez pas dit d’arrêter, Maître.
- Jusqu’à rentrer dans le mur, la fille.. Elle serait pas un peu demeurée, par hasard?
- …

Ah d’accord, j’exagère.

J’espère que j’exagère. C’est bon exagérer…

Vous disiez? Ah oui, prendre des initiatives.


Photo : via phae one.

Prenons la question par un autre bout. Que veut le guide de la soumise au fait? Que veut le maître? What does master want?

C’est hyper méga full simple : il veut le pouvoir de la soumise, ou plutôt l’usage de ce pouvoir. Il veut qu’elle lui obéisse, qu’elle le serve de quelque manière, qu’elle lui plaise, toutes choses que la soumise souhaite le plus au monde, d’ailleurs.

Bref, le maître veut un résultat qui lui satisfait pleinement.

Tout cela me rappelle cette phrase qui lance le bouquin de Peter Masters, Le livre du contrôle (The Control Book) :

“Le rôle du Maître n’est pas seulement de dire à l’autre personne ce qu’elle doit faire. C’est aussi celui de mettre en place un environnement dans lequel la personne soumise fera ce que vous voulez sans même que vous ne lui ayez encore demandé. C’est de créer l’environnement propice dans lequel cette personne n’aura qu’un seul choix, celui de faire ce que vous désirez qu’elle fasse.”

Par Valmont le 14.05.2008 @ 7:26 pm

J’ai confectionné à l’automne 2006 un petit tableau sous format tableur dans Googledocs, à partir du texte La soumise, la servante, l’esclave, la propriété : les termes de la soumission dans l’échange de pouvoirs érotique.

Je reprends dans ce tableau les termes de la soumission proposés par Sar, chacun avec ses composantes spécifiques et sa définition usuelle.

En y ajoutant la possibilité de noter chaque composante, je me suis rendu compte que cette typologie pouvait m’aider à mieux identifier les besoins et désirs de mademoiselle, à structurer son apprentissage de la soumission sur des bases simples et concrètes, et à orienter mes propres énergies en ce sens.

Dans ce contexte, ce qu’on appelle usuellement les activités bdsm se révèlent alors pour ce qu’elles sont réellement : des moyens à la disposition du guide et non des fins en soi.

En fait, ce tableau m’a confirmé ce que je savais déjà : aussi divertissantes puissent-t-elles être, les activités telles l’usage du fouet ou le ligotage, m’intéressent beaucoup moins que les principes qui les sous-tendent. Exemple, le degré de confiance échangé.

Pour moi, c’est là que ça se passe, le plaisir de la domination.


un ange de corde

Photo : via queenswolf.

En distinguant les activités bdsm de ce que j’appelle les principes à la base de la soumission, cela permet notamment à la personne soumise de savoir si elle est réellement à sa place dans un échange de pouvoirs suivi et encadré, ou si elle est plus attirée par la dimension jeu du bdsm. Cette dimension jeu est tout aussi louable et légitime, mais fort différente et beaucoup moins englobante qu’une relation plus encadrée.

Je considère d’ailleurs qu’il est de ma responsabilité, comme personne dominante, d’établir rapidement où se situe la personne soumise face à ces enjeux, en l’aidant à éclaircir ses besoins et ses désirs.

Ce tableau me donne les moyens de faire cet exercice incontournable. Je peux identifier plus clairement ce que signifient les mots de l’autre : “je veux être une soumise”, “j’aimerais servir un maitre”, “j’ai des fantasmes de reddition”, etc.

Ce tableau trace par le fait même l’étendue des pouvoirs de la personne dominante, ce qu’elle peut attendre de la personne soumise.

Les composantes liées à chaque terme donnent un sens aux mots et aux aspirations de la personne soumise. Ce sont des balises concrètes. Au lieu de n’être qu’un vague mot-clé aux contours très flous et sujets aux fluctuations des humeurs et des personnes, chaque composante devient alors un objectif relativement simple à définir.

Je peux soulever les points sur lesquels je la ferai travailler, la soumise. Je m’en sers du tableau pour gérer sa progression. Pour l’aider à mesurer les changements qui s’opèrent au fil du temps dans sa soumission.

Enfin, ce tableau me permet d’établir les nuances importantes à faire entre l’échange de pouvoirs tout court, l’échange de pouvoirs étendu et l’échange de pouvoirs total. Je sais que d’un point à l’autre, il y a de l’espace, beaucoup d’espace. Le tableau montre concrètement ce qui en est. Cela a pour effet de rassurer la personne soumise sur le fait que l’échange de pouvoirs absolu, ce n’est pas pour demain matin. Que ces choses prennent du temps, de l’énergie, du travail. Qu’obtenir cet état rapidement est une vue de l’esprit. Ou un leurre.

Le tableau

Un petit mot sur l’utilisation du tableau.

le repos du guerrierLa colonne A présente les composantes de chaque terme de la soumission proposé par Sar.

La colonne B sert à indiquer la note (sur 10) que la personne soumise attribue à sa conformité à la composante énoncée.

La colonne C sert à indiquer la note (sur 10) que la personne dominante attribue à la conformité de la personne soumise à la composante énoncée.

La colonne D situe chaque composante à l’aide d’une définition courte tirée de Wikipedia pour la plupart.

Bien entendu, cette note ne doit pas être vue comme une note d’examen à un concours, “zut j’ai 3 sur 10″. C’est davantage un palier à atteindre par la soumise en compagnie de son guide. Commencer à 1, voire à 0 n’a rien de déshonorant.

D’autre part, si la personne dominante et la personne soumise attribuent des notes différentes à une composante donnée, cela leur donne l’occasion de discuter, de vérifier, de valider, ce que l’un et l’autre pense et fait, et comment il le fait.

C’est un bel outil en ce sens.

Photo : via human_livestock.

Trois “plausibilités”

  1. Il est possible qu’au fil du temps, cette note augmente, tout comme il y a lieu de croire qu’elle peut descendre.
  2. Il est permis de croire aussi que cette note va évoluer très lentement. Exemple : la confiance d’une personne envers une autre ne passe pas de 0 à 10 en trois mois. Et honnêtement, commencer une relation avec la note 5 sur le plan de la confiance me semble un tantinet exagéré.
  3. Quelques mois après la première “évaluation”, les chiffres vont subir le “test de la réalité”. Ils risquent alors un mouvement vers le bas, de façon à mieux refléter le palier auquel se situe réellement la personne soumise.

Enfin, ce tableau est pour la personne soumise un bon outil de voir si elle est capable d’évaluer sa soumission objectivement, sans se raconter de blagues à elle-même. Et ainsi d’avoir une vue assez précise de sa soumission.

[Prochaine étape : découper davantage chacune des composantes. Par exemple, distinguer la confiance que la soumise a envers son guide de sa confiance en elle-même.]

Par Valmont le 09.04.2008 @ 11:30 pm

Dans un billet intitulé De l’intérêt des jeux de rôle, Janus écrit un truc qui me permet de mettre le doigt sur ce que je cherche à coucher sur papier depuis quelques jours, dans la foulée d’une interaction bdsm qui s’est terminée en queue de poisson :

“L’intérêt dans les jeux de rôles, c’est cette idée d’endosser un rôle non pas en tant qu’acteur, mais simplement pour se laisser habiter par une énergie différente.”

Je me demande si on dit/pense la même chose.

Je ne crois pas aux jeux de rôles érotiques en tant que jeux. Le rôle des jeux de rôles érotiques réside davantage dans l’énergie investie, dans la charge émotive contenue dans la prise en main du personnage, dans les territoires intérieurs qu’il permet d’explorer et de vivre à fond la caisse, le temps d’une soirée ou sur une plus longue période.

Quand mademoiselle inukshuk endosse la casquette de chauffeure de Monsieur, je ne joue pas à ce Monsieur important qui se laisse conduire, qui donne des instructions, qui exige telle destination : je suis Monsieur. C’est une autre facette de moi que je laisse exprimer volontiers sans honte et sans trop de pudeur, et de façon dosée, sans le vouloir tout à fait consciemment. Au sens que je ne cherche pas à doser, c’est comme ça, point. (C’est comme au tennis, je ne tiens pas à écraser l’autre, préférant le plaisir de l’échange, fut-il haletant.) Quand l’acteur entre dans la peau du personnage, il ne joue pas le personnage, il est ce personnage, il entre en lui. C’est ce qui le rend vrai, crédible. Pinocchio se meut soudainement. Il s’allume, devient habité, vivant. Il nous touche.

Yul Brynner dans le film WestworldC’est la raison pour laquelle dans mon livre à mouah, Ah-nold n’est pas un acteur. Dans chaque film où je le croise, il joue à Ah-nold enfilant tel ou tel costume. Son seul génie vient de la créativité des costumiers et de ti-culs qui ont appris à manier des logiciels de 2D pour en faire un cyborg déjanté. Il n’est jamais pour mouah ce cyborg. Il n’est pas vrai. Il n’est pas crédible. Je ne le crois pas.

Quand je vois Yul Brynner jouer le cowboy-robot (un vieux film qui me revient en mémoire en évoquant Ah-nold… après une courte recherche, il s’agit de Westworld), il me donne la chienne car il “est” un robot. Je ne suis plus tout à fait certain qui il est. Je sais pourtant que c’est un film, mais tout de même, il y a quelque chose qui m’échappe.

Photo : Imdb.

Quand je vois Daniel Auteuil jouer un lanceur de couteaux, il est un lanceur de couteaux. Son regard inquiète, il porte en lui ses zones grises. Il est dans la vérité de son personnage. Il est dans sa vérité car ce personnage l’habite. Ce qui n’est pas le cas quand il joue le gai sortant du placard.

Ce quelque chose qui m’échappe, c’est sans doute ce que la personne soumise et la personne dominante vont chercher dans les jeux de rôles érotiques. Je me reprends : c’est sans doute ce que certaines personnes soumises et certaines personnes dominantes vont chercher dans les jeux de rôles érotiques. Entrer en relation avec la vérité de l’autre, c’est ne pas être tout à fait être certain de ce que je vais trouver. Pas se déguiser et “faire semblant de”, pas à “jouer à”. Remarquez, on a tout à fait le droit d’allumer sur les déguisements et donner/recevoir des tapes sur les fesses et d’en rester là.

À mon sens, jouer au cow-boy, au docteur, au papa, au prof, à l’évêque inquisiteur, au dresseur, voire au Vicomte… :- ), c’est plus qu’enfiler une redinguote ou une casquette, ou porter un fouet à la ceinture ou une particule devant son nom.

J’ai le sentiment que c’est quand elle n’est plus certaine de rien que la soumise entre dans cette zone trouble, dosée, en équilibre (mais un équilibre précaire) qu’il se passe quelque chose d’important, d’essentiel, de déstabilisant justement.

Idem quand je lui ordonne de “jouer” la pute. Je ne lui demande pas de faire semblant de jouer à la pute : j’attends d’elle rien de moins à ce qu’elle soit une pute. La pute de Monsieur. Ce qui signifie que je risque d’être déstabilisé, même en étant le pôle dominant de l’interaction.

Par Valmont le 20.02.2008 @ 10:08 pm

La soumise est faite de cette matière à la fois dure et malléable.

Éliane de Félines, par Dominique Régnier

Photo : Dominique Régnier.