« Se faire aimer du Maître n’est-il pas le moteur, sinon le sens même de la soumission? »
« La soumise doit avoir entièrement confiance en son Maître, mais le peut-elle vraiment? »
Patrick Le Sage dans Journal d’un Maître, récit, Flammarion, 2005.
“Une singulière révolte ensanglanta, dans le courant de l’année mil huit cent trente-huit, l’île paisible de la Barbade.
Deux cents Noirs environ, tant hommes que femmes et tous récemment promus à la liberté par les Ordonnances de mars, vinrent un matin prier leur ancien maître, un certain Glenelg, de les reprendre à titre d’esclaves. Lecture fut donnée du cahier de doléances, rédigé par un pasteur anabaptiste, qu’ils portaient avec eux. Puis la discussion s’engagea. Mais Glenelg, soit timidité, scrupules, simple crainte des lois, refusa de se laisser convaincre. Sur quoi il fut d’abord gentiment bousculé, puis massacré avec sa famille par les Noirs qui reprirent le soir même leurs cases, leurs palabres et leurs travaux et rites accoutumés.
L’affaire put être assez vite étouffée par les soins du gouverneur Mac Gregor, et la Libération suivit son cours. Quant au cahier de doléances, il n’a jamais été retrouvé.
Je songe parfois à ce cahier. Il est vraisemblable qu’il contenait, à côté de justes plaintes touchant l’organisation des maisons de travail (workhouse), la substitution de la cellule au fouet, et l’interdiction faite aux « apprentis » — ainsi nommait-on les nouveaux travailleurs libres — de tomber malades, l’esquisse au moins d’une apologie de l’esclavage.
La remarque, par exemple, que les seules libertés auxquelles nous soyons sensibles sont celles qui viennent jeter autrui dans une servitude équivalente. Il n’est pas un homme qui se réjouisse de respirer librement. Mais si j’obtiens, par exemple, de jouer gaiement du banjo jusqu’à deux heures du matin, mon voisin perd la liberté de ne pas m’entendre jouer du banjo jusqu’à deux heures du matin. Si je parviens à ne rien faire, mon voisin doit travailler pour deux. Et l’on sait d’ailleurs qu’une passion inconditionnelle pour la liberté dans le monde ne manque pas d’entraîner assez vite des conflits et des guerres, non moins inconditionnelles.
Ajoutez que l’esclave étant destiné, par les soins de la Dialectique, à devenir maître à son tour, l’on aurait tort sans doute de vouloir précipiter les lois de la nature.
Ajoutez enfin qu’il n’est pas sans grandeur, il ne va pas non plus sans joie, de s’abandonner à la volonté d’autrui (comme il arrive aux amoureux et aux mystiques) et se voir, enfin ! débarrassé de ses plaisirs, intérêts et complexes personnels.
Bref, ce petit cahier ferait aujourd’hui, mieux encore qu’il y a cent vingt ans, figure d’hérésie : de livre dangereux.”
“L’abandon se fout des questions.
Il est, il se vit, il se subit, il se savoure.”
L’obéissance me semble une notion aux contours flous, y compris chez les adeptes bdsm les plus aguerris.
Ce flou dans la définition de l’obéissance engendre des malentendus malheureux et d’importantes difficultés d’application. D’un côté, le manque de constance dans l’obéissance de la soumise suscite beaucoup de frustration chez le dominant. De l’autre, la soumise est déçue de ne pouvoir toujours obéir au dominant, ce qui n’est pourtant pas faute d’essayer.
Le dominant souhaitant obtenir des résultats satisfaisants avec une soumise a besoin de bases plus concrètes que la simple affirmation selon laquelle une vraie soumise obéit toujours à ce qu’on lui demande. C’est un peu court.
On éprouve rapidement les limites de cette approche.
Dans sa grille de travail sur les termes de la soumission érotique et les nuances à faire entre la soumise, la servante, l’esclave et la propriété, Sar distingue trois paliers distincts dans l’obéissance.
Cette approche séduit par sa simplicité.
Chez la soumise, l’obéissance est prise dans son acceptation la plus généralement acceptée dans la vie courante : une personne adopte un comportement différent parce qu’un autre individu, perçu comme une source d’autorité, le lui demande.
L’obéissance de l’esclave dans le cadre d’une relation d’échange de pouvoirs pleinement consentie est une obéissance totale : cette esclave accepte toutes les demandes et toutes les décisions prises par la personne dominante. Elle conserve néanmoins le privilège d’en discuter avec elle. Et cela n’empêche pas l’esclave de prendre des décisions pour elle-même, sur des pans de vie qui la concernent.
Enfin, dans le cadre de la propriété, qui représente le stade le plus achevé dans l’échange de pouvoirs entre deux personnes sur une base consentie, la personne soumise soumet à la personne dominante toutes les décisions qu’elle doit prendre pour elle-même. À ce stade, l’obéissance est inconditionnelle : la personne soumise ne remet en cause ni les décisions, ni les demandes de la personne dominante.
Dans tous les cas, l’obéissance s’applique aux domaines sur lesquels les partenaires impliqués s’entendent. Dans certaines relations, les partenaires peuvent vouloir limiter l’obéissance à la seule sphère sexuelle. Dans d’autres relations, on peut envisager des cas où les partenaires souhaitent inclure d’autres sphères de leur vie dans l’équation. Cela les regarde.
On peut par ailleurs postuler sans trop craindre de se tromper que la durée de l’application de l’obéissance est inversément proportionnelle à son taux de réussite. En d’autres mots, sur une période très courte, disons le temps d’une séance, l’obéissance inconditionnelle est relativement plus simple à réaliser, que si on souhaite l’appliquer sur une plus longue période.
Le manque de constance dans l’obéissance de la soumise suscite beaucoup de frustration chez le dominant. Évidemment. Beaucoup de dominants semblent croire qu’il suffit d’exiger pour recevoir.
Or, de un, je crois fermement qu’exiger, donner des ordres, ça s’apprend. Tout comme le fait d’obéir aux ordres.
Croire que l’on peut tout simplement donner les ordres qui nous passent par la tête ipso facto, c’est la meilleure recette pour mener droit à l’échec de l’interaction bdsm. Tout comme croire que l’on peut obéir à tous les ordres sur le champ. Un peu moins d’orgueil et un peu plus d’écoute de part et d’autre ne peut jamais faire de tort.
De deux, à vouloir placer la barre trop haute trop rapidement, le dominant s’expose à de cruelles désillusions sur son propre pouvoir. Qui plus est, il ne peut en de tels cas qu’augmenter les probabilités que la soumise vive un échec. Une soumise qui vit un échec, c’est un dominant qui vit un échec. Cela ne peut que les mener dans une spirale où l’un et l’autre ne peuvent que sortir perdants, car le dominant risque davantage d’augmenter la dose que de la diminuer, sans quoi il va croire qu’il perd le contrôle de l’interaction.
De l’autre, la soumise est déçue de ne pouvoir toujours obéir au dominant, ce qui n’est pourtant pas faute d’essayer. La pression indue que vit alors la soumise risque de l’amener au mieux à ne pas révéler exactement comment elle se sent, car elle va craindre les représailles. Au pire, la soumise va péter les plombs et l’interaction bdsm risque de dégénérer en guerre verbale.
Il y a une saprée différence entre les trois stades de l’obéissance précités. Ce qui me fait croire que nonobstant les fantasmes et le mélange des genres, on ne peut réellement exiger l’obéissance inconditionnelle dès le départ d’une relation bdsm. Le dominant qui souhaite obtenir un succès sur une longue période de temps imposera à la soumise une gradation dans son obéissance.
Je vois même dans cette gradation une façon simple et efficace pour le dom d’apprendre à gérer l’obéissance de la personne soumise.
Il ne faut se conter d’histoires, l’obéissance inconditionnelle requiert beaucoup de temps, de patience et d’expérience. De part et d’autre du manche. Car même un dominant expérimenté ne saura obtenir une obéissance inconditionnelle d’une soumise novice sur une longue période de temps.
Ce texte date de février 2006.
Monsieur demande :
« Suite à une remarque intéressante , j’aimerais savoir si le sujet de la possession a déjà été abordé sur ce forum : Les Dominants ont-ils toujours ce grand besoin qu’une femelle leur appartienne? »
Les personnes qui me connaissent bien, savent que je suis une inconditionnelle de l’Amour. Je vous fais parvenir un texte sur le désir d’être possédée. Il traduit ma pensée, bien mieux que je ne saurais le faire. J’aimerais m’excuser auprès l’auteur de ce texte, je n’ai malheureusement pas conservé le lien, mais si quelqu’un connaît l’auteur, je serais très heureuse et reconnaissante de redonner à César ce qui appartient à César.
Le désir d’être possédée
“Le “féminin” de la femme réside dans le dépassement, toujours à reconquérir.
Son moi déteste, hait la défaite, mais son sexe la demande, et plus encore, l’exige.
Il veut la chute, la défaite.
Tout ce qui est insupportable pour le moi est précisément ce qui contribue à la jouissance sexuelle : à savoir l’effraction, l’abus de pouvoir, la perte du contrôle, l’effacement des limites, la possession, la soumission, bref, la “défaite”.
L’énigme féminine se définit ainsi : plus elle est blessée plus elle a besoin d’être désirée; plus elle chute, plus elle rend son amant puissant; plus elle est soumise, plus elle est puissante sur son amant. Et plus elle est vaincue, plus elle a de plaisir et plus elle est aimée.
La défaite féminine c’est la puissance de la femme. Une femme libidinale, dont le sexe exige d’être vaincu, possédé, mais dont le moi, le narcissisme anal déteste, hait la défaite ? Un sexe qui dit « ouvre-moi ! », tandis que le moi dit « tu ne m’arracheras rien ! », ou « rien de ce que je ne veux pas te donner !
Ce masochisme, chez la femme, est celui de la soumission à l’objet sexuel.
Il dit « fais de moi ce que tu veux ! », à condition d’avoir une profonde confiance en l’objet.
L’amant de jouissance investit le masochisme de la femme en la défiant, en lui parlant, en lui arrachant ses défenses, ses tabous, sa soumission. Parce qu’il lui donne son sexe et la jouissance, donc un plaisir extrême, et parce qu’il élargit infiniment son territoire de représentations affectées, la femme sollicite de lui l’effraction et l’abus de pouvoir sexuel.
Ce masochisme érotique est donc le gardien de la jouissance sexuelle. Il est aussi, comme le dit Freud, le meilleur « gardien de vie »
La femme se soumet par amour. Elle ne peut se donner pleinement sans amour. C’est pourquoi elle est plus exposée, comme le dit Freud, à la perte d’amour. C’est ce qui pose sa dépendance et sa soumission à la domination de l’homme dans la relation sexuelle. Mais la jouissance sexuelle, mêlée de tendresse, apporte un tel bénéfice de plaisir que l’ « âme en peine » peut devenir une « âme en joie ».
Une femme sait quand on la désire constamment, c’est ainsi qu’elle se sent aimée. Elle sait aussi qu’une relation sexuelle à poussée constante ne s’use pas, et qu’elle creuse de plus en plus son féminin. L’homme va aussi se sentir dominé par la capacité de la femme à la soumission, à la réceptivité et à la pénétration. Plus la femme est soumise sexuellement, plus elle a de puissance sur son amant. Plus loin l’homme parvient à défaire la femme, plus il est puissant.”

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